Gregory

par Annie Pilloy

J'ai toujours passé pour une excentrique, je le sais. Et lorsqu'on occupe une charge professorale, ce genre de signe distinctif fait de vous l'objet de bien des débats, de suspicions, d'admiration et... de haine. Je n'ai jamais laissé aucune de mes élèves indifférentes. Certaines me prenaient comme référence (et croyez-moi, c'est une charge bien lourde à porter), pour d'autres, j'étais le bouc émissaire tout désigné pour libérer leurs frustrations. Tant et si bien que ma classe fut plusieurs fois le théâtre d'étranges pugilats : quelqu'une m'avait joué un mauvais tour et mes élèves se divisaient instantanément en deux blocs : les pour et les contre... Et si l'on dit les garçons bagarreurs, je vous défie de séparer une trentaine de jeunes mégères qu'on aurait pu croire apprivoisées l'instant d'avant ! Fort heureusement pour moi, si quelqu'un survenait lors de ces épiques débordements, un consensus général faisait revenir instantanément un calme lourd de signification : l'intrus avait avantage à déguerpir avant que l'agressivité ne se retournât contre lui... Tout rentrait alors dans l'ordre... jusqu'à la prochaine escarmouche !

Malgré tout, je n'ai jamais entretenu de rapports privilégiés avec l'une d'entre mes élèves, du temps de sa scolarité. Je l'évitais soigneusement, car même sans cela, on me suspectait déjà suffisamment de favoriser mes fans au détriment des autres. Par contre, il est arrivé souvent, une fois leurs études terminées, à l'une ou l'autre - et vous étonnerai-je en vous disant qu'il s'agissait le plus généralement d'une de mes vieilles ennemies ? - de revenir me voir à l'école. Et parfois des amitiés sont ainsi nées.


S'il y en avait une, pourtant, dont je n'aurais jamais cru encore avoir de nouvelles, d'autant plus que j'avais entre temps pris ma pension, c'était bien Flora. Or, j'étais en train de lire la brève missive qu'elle m'avait adressée :

``Chère Mademoiselle,

``Je ne sais pas si vous vous souviendrez encore de moi, après tant d'années. Si c'est le cas et que vous me le permettez, je viendrai vous rendre visite le 27 décembre, à 8 heures précises. Je voudrais vous parler...'' Suivaient ses coordonnées.

Si je me souvenais d'elle ? Et comment ! Elle fut la seule exception à trente années d'enseignement, la seule à ne s'être jamais rangée dans aucun clan, même de la façon la plus tiède.

Lorsqu'elle arriva dans ma classe, c'était encore une petite fille très sage, bien que bavarde. Je la remarquai à la pertinence de ses questions et à l'originalité de ses copies. Jusqu'aux vacances de Noël, il n'y eut rien à signaler : il fallait toujours un certain temps aux nouvelles pour être contaminées par le virus que j'avais baptisé pro-et-anti. A la rentrée, alors que faisais mentalement le relevé de mes ouailles, je demandai si Flora était absente. Personne ne bougea et un silence irréel plana jusqu'à ce que Brigitte se lève et dise : Mais non, Mademoiselle, elle est là, en me désignant sa voisine.

Elle était là, en effet, méconnaissable. Elle avait totalement perdu son aspect enfantin accentué par des tresses qui avaient été coupées à la diable. Elle se dissimulait à présent sous des vêtements amples et négligés qui contrastaient avec son habituelle tenue stricte. Ce qui me frappa le plus, c'était la métamorphose de son visage : de rond et jovial, il était devenu émacié et fermé : c'était un mur de silence que j'avais en face de moi...

L'incident clos, je repris mes cours de la façon la plus naturelle possible, mais je n'arrivais pas à m'abstenir de lui lancer quelque regard interrogateur. Au fil des semaines, elle conserva la même mine obstinée et ne prit plus jamais la parole, même lorsque je l'interrogeai directement. Puis, arriva ce qui devait arriver : le virus frappa vers le mois de mars et la classe fut sens dessus dessous pendant une bonne demie heure. Lorsque les hostilités cessèrent, je remarquai que Flora avait disparu. Personne ne l'avait vue partir. Quelques secondes plus tard, tout le monde courait à sa recherche. C'est moi qui la retrouvai, assise sous un arbre dans le jardin à l'abandon jouxtant les bâtiments préfabriqués. Je l'observai de loin : elle était en grande conversation avec un invisible interlocuteur. Lorsque je m'approchai son visage se ferma et elle refusa de m'adresser la parole. Elle accepta néanmoins de prendre la main que je lui tendais et de revenir docilement en classe. Lorsque d'autres incidents se produisirent, je la retrouvai invariablement sous son arbre et je n'eus jamais plus de peine à la ramener.

Vers la fin de l'année, et malgré les nombreux échecs que j'avais essuyés lorsque j'essayai de la faire parler, Flora sembla plus encline à communiquer. Je la surprenais de temps à autre à me regarder, un sourire en coin et il ne s'effaçait plus dès que je le lui rendais. Peu à peu, nous fûmes comme liées par une connivence muette et je pense qu'elle me fut reconnaissante de ne plus chercher à l'interroger. Par contre, elle avait l'art de mettre en rage d'autres professeurs et dès que le ton montait, elle sortait de la classe pour aller se réfugier sous son arbre et reprendre, semblait-il, sa conversation là où elle l'avait laissée avec son invisible interlocuteur. Il était étonnant de constater à quel point elle changeait du tout au tout lors de ses étranges échanges dont je ne distinguai jamais que quelques bribes. Son visage s'animait, elle riait souvent et faisait de grands gestes avec les mains, elle qui refusait même d'adresser la parole à ses condisciples.

Elle réussit malgré tout ses examens de fin d'année, au grand dam de nombre de mes collègues qui trouvaient révoltant que, malgré ses brillantes notes aux examens écrits, on ne sanctionnât pas une attitude qu'elles jugeaient négativiste et antisociale. Et ce fut naturellement moi qui pris sa défense, brandissant haut et fort le droit à la différence.

Elle suivit encore mes cours l'année suivante et elle reprit peu à peu le sentier de la communication. Je n'entendis guère parler d'elle lorsqu'elle passa dans les classes supérieures, même si nous conservions notre connivence en échangeant, toujours à la dérobée, de furtifs sourires. Une fois qu'elle eut quitté l'école, plus personne n'eut de ses nouvelles.


Et j'étais là à l'attendre, relisant pour la centième fois son énigmatique message. Naturellement, je l'avais appelée dès que je l'avais reçu, mais elle n'avait rien dit d'autre que sa volonté de venir me parler ce 27 décembre à 8 heures précises.

L'horloge sonna huit heures, au dernier coup, la sonnette retentit.

- Bonjour, Flora, entre...

Comme elle avait changé. C'était exactement comme si ses deux personnalités antérieures avaient fusionné. Elle avait les cheveux mi-longs, était habillée de façon décontractée mais sans négligence et son visage, même s'il était anxieux, reflétait une réelle ouverture.

- Bonjour, Mademoiselle. Je suis si heureuse que vous ayez accepté, malgré tout...

- Pourquoi aurai-je refusé ?

- Vous le savez très bien. Mais il était tellement important pour moi de venir vous parler... Vous avez dû le sentir. D'ailleurs, vous êtes la seule personne à qui je pouvais adresser une telle requête...

- Et quelle est-elle ?

- Vous parler de Gregory.

- Gregory ?

- Oui, vous devez-vous en souvenir : sous l'arbre, c'était lui...

- Ah, je comprends... Et bien, parle-moi donc de lui. Comment l'as-tu rencontré ? Je savais, en prononçant cette phrase que je devrais l'écouter jusqu'au bout sans lui poser la moindre question et risquer de briser son élan.

- Comment ai-je fait la connaissance de Gregory ? Oh, c'est très simple : je trouvais sans cesse sur mon chemin sa haute silhouette dégingandée d'aristocrate déchu. D'abord, à l'angle de la rue, dans une gare, dans un train... Ensuite, ce fut, à côté de moi, dans ce même train, devant la maison, dans la voiture, dans la chambre... Je ne le voyais jamais arriver, et tout à coup, il se trouvait là, silencieux et serein; même s'il avait toujours, au coin de lèvres, un sourire mélancolique. Sa présence était apaisante et je me mis à lui parler, comme si c'était la chose la plus naturelle qui fût, alors que je ne portais plus aucun intérêt aux conversations ordinaires. Il a été longtemps mon interlocuteur privilégié, l'ami à qui l'on confie tout, celui qui ouvre les portes vers l'infini. Ce fut même lui qui m'encouragea à retourner vers les autres gens. Je le fis, davantage pour lui faire plaisir que par goût, car avec Gregory je ne m'ennuyais jamais, même s'il fut longtemps présent plusieurs heures par jour. Je vous avouerais qu'il y avait une autre raison pour laquelle je ne me suis jamais lassée de lui : son apparence. On ne peut pas dire qu'il était beau, au sens classique du terme. Pourtant, malgré son physique dégingandé, il avait un charme indicible. Au début, il essaya de me tromper sur ses origines. Il était très bon dans son rôle de composition d'aristocrate russe échappé in extremis de l'étau du bolchevisme. Sa façon de rouler les "r" vous donnait le frisson. Et lorsqu'il penchait doucement son visage de rapace affamé, ses traits exprimaient une telle lassitude, une telle détresse, trop souvent dissimulée derrière la fierté, qu'on avait envie de le prendre dans ses bras et de le bercer. Mais Gregory n'était pas plus Russe que moi. Et d'ailleurs, son personnage ne collait plus à notre temps. Tous les Russes blancs qui avaient échappé à la révolution prolétarienne étaient chenus depuis bien longtemps, déjà à cette époque. Seulement voilà, Gregory ne s'en était même pas aperçu... Pour lui, le temps ne comptait pas. Ne croyez pas pour autant qu'il était tel qu'au jour de sa naissance. C'est une des graves erreurs que l'on commet à propos de ceux de sa race, des premiers en tout cas. Ils sont certes peu nombreux, car si personne ne peut les détruire, ils ont toujours été peu féconds, à cause de leur immortalité naturellement. Puis, un jour, ils ont jugé qu'ils étaient en nombre suffisant et ont cessé d'avoir des enfants. Surtout qu'entre-temps l'homme était né et prenait de plus en plus de place sur Terre. Plus de place encore que les dinosaures, m'affirmait Gregory...

Je l'aurais écouté pendant des heures, laissant voguer mon imagination au gré du roulis de ses phrases. Moi qui ne me suis jamais éloignée de plus de mille kilomètres de ma demeure, je pourrais vous décrire en détails les tombeaux pharaoniques encore à découvrir, les cités des jungles perdues et même les lieux où sont enfouis les plus grands mégalithes. Plus encore, je pourrais vous conter les rites insondables qui s'y déroulaient et vous en décrire les officiants. Vous seriez étonnée...

Pourtant de tous ces récits, celui que j'ai apprécié par-dessus tout, c'est l'histoire de ses origines. Comme je vous l'ai dit, on brode tant de contes maladroits à leur sujet. Gregory en était mi-amusé, mi-écoeuré. Il les avait tellement entendus que le jour où j'eus le malheur de lui demander si l'odeur de l'ail que j'avais mangé ne le dérangeait pas, il éclata d'un rire presque hystérique ! Lorsqu'il fut calmé, il me confia qu'il était bien naturel de la part des siens de ne pas réfuter toutes ces histoires. Cela les parait d'une certaine aura : les gens les respectaient et les craignaient. D'autant plus que les diverses formes d'exorcismes n'avaient jamais eu d'effet que sur les vampires humains avec qui certains d'entre eux désirèrent, par amour, partager une fraction d'éternité. Ce devait être là un trait de leur vie antérieure : ils craignent ce qu'ils auraient utilisé en vain comme défense contre son créateur, s'ils avaient pu soupçonner sa nature. Ils redoutent même tellement certaines pratiques, comme le pieu dans le coeur ou l'ignition que certains en meurent réellement, alors qu'ils auraient pu vivre quatre mille ans et plus...

Arrivé au point de ce récit, Gregory me demanda de lui faire une singulière promesse : ne partager ses confidences que dans vingt ans. Au silence prolongé qui suivit, je sus qu'il était inutile de l'interroger davantage à ce sujet...

Et voici ce qu'il me confia.

A la naissance de leur espèce, leurs dents étaient d'une taille étonnante et la leur dépassait de loin celle de tous les animaux de la création. La famille de Gregory vivait alors sur une des premières îles émergées des flots qui recouvraient encore la plus grande part de la surface de la Terre. Dès ses tous premiers souvenirs, il ne se rappelait jamais s'être déplacé autrement que sur ses crocs. Pour se nourrir, il lui suffisait donc de "marcher" dans les eaux peu profondes et il tirait la substance vitale de tout ce qui lui tombait sous les dents. Car ce n'était pas uniquement le sang qu'ils buvaient, cela allait bien au-delà...

Par la suite, les terres occupant de plus en plus d'espace ils ont trouvé plus commode de vivre sur ces nouveaux territoires, à l'abri des tempêtes. D'autant plus que peu de temps (pour eux) après l'émergence du continent initial, toute une faune commença à sortir de la mer et à le coloniser. Ca les arrangeait bien que leur garde-manger les suive. Ils n'avaient qu'à marcher quelques kilomètres par jour et ils étaient rassasiés par tout ce qui courait et rampait. Ensuite, les animaux devinrent de plus en plus grands, ce fut l'ère des grands sauriens qui ne menacèrent en rien l'existence de Gregory et des siens : le sport favori des plus jeunes consistait à embrocher un de ces monstres d'un seul coup et de ne s'en défaire qu'une fois repus pour plusieurs jours. Puis, les dinosaures ont disparu et ils se sont retrouvés au régime forcé : plus de grosses pièces déguster. C'est à ce moment là que leur corps commença à subir de profondes modifications désormais nécessaires à leur survie, bien qu'eux mêmes ignorassent encore les desseins de la nature. Ne pouvant mourir, ils se sont adaptés à leur nouvel environnement. Leur taille a considérablement diminué et s'est stabilisée au niveau d'un humain de haute stature. Une seule différence avec leur apparence actuelle subsistait : ils marchaient toujours sur leurs dents qui repoussaient sans arrêt. Puis, de jour en jour, ils se rapprochèrent inexorablement du sol. Jusqu'à celui où plusieurs d'entre eux frôlèrent le sol de leurs jambes... Ils n'avaient jamais très bien compris pourquoi ils étaient affublés de ces deux excroissances quasiment inutiles, ils l'apprirent bien vite : c'étaient leurs roues de secours. Mais quel supplice ce fut pour eux d'apprendre à se servir de ces membres atrophiés.

Lorsqu'ils furent enfin capables de marcher avec aisance, les premiers primates apparaissaient déjà. Ce qui les troubla le plus, face à ces nouveaux venus, ce fut un sentiment de familiarité. Jusque là, ils n'avaient jamais porté la moindre attention à quelque espèce animale en particulier. Il s'agissait pour eux de nourriture, rien de plus. Par contre, lorsqu'ils capturaient (avec maintes difficultés) ces petits êtres trop agiles, au moment de les transpercer et de s'en repaître, les vampires se trouvaient pris d'un sentiment qui leur était inconnu. C'était à la fois une horreur indicible et une volupté sans pareille. A cause du regard que ces êtres leur lançaient avant de mourir, ils trouvèrent bientôt toute autre nourriture totalement insipide. Car au-delà de la nécessité qu'il y a à manger, il avaient découvert un obscur plaisir... Malgré l'aspect spectaculaire de leur précédente modification physique, ils estiment que cette découverte fut pour eux le changement le plus important qui leur soit advenu dans leur existence immémoriale. A présent, on les craignait, leur pouvoir était reconnu... Et l'affirmation muette de cette crainte, le fait que leur victime sache ce qui allait lui arriver lui procurait une vigueur délectable... C'était devenu une sorte de drogue.

Peut-être à cause de ce nouveau changement de régime mais sans doute aussi de l'encombrement qu'elles représentaient, leurs dents continuaient à s'user inexorablement. Et comme ils étaient alors encore entièrement recouverts de poils, il leur devint beaucoup plus facile de se confondre avec les grands primates et de s'en approcher. La suite est facile à deviner : ils ont continué à se métamorphoser à l'image des hommes afin de pouvoir continuer à vivre parmi eux... Leurs mets favoris devenant de plus en plus intelligent il leur fallut user de ruses de plus en plus fines... Certains endossèrent alors le rôle de dieu sanguinaire à qui les hommes immo laient tellement volontiers des victimes qu'ils n'avaient plus aucun scrupule à leur égard. Puis, les hommes perdirent le goût des sacrifices humains et la machine de la civilisation s'emballa. Tant et si bien que les vampires de nos contrées durent se faire de plus en plus discrets, et aller jusqu'à renoncer à la consommation d'êtres humains. La plupart d'entre eux en étaient réduits, comme Gregory, à ne plus manger que ce qu'il nommait des conserves : les réserves des banques de sang. Mais cette nourriture était tellement insipide et pauvre en vitalité qu'ils parvenaient tout juste à survivre. Pourquoi ne revenaient-ils pas à leurs anciens mets, me direz-vous ? Cela ne leur était plus possible : à force de ne manger que des être humains, leur métabolisme avait subi une ultime altération les condamnant à ce régime.

A ce point de ses révélations, je me sentais un peu frustrée : s'il m'avait décrit l'évolution de ses frères, je ne savais encore rien de l'origine des vampires. Gregory, comme toujours, dévoila mes pensées et, après un soupir, en vint à ce que j'attendais.

Ses parents appartenaient à la septième génération, mais les anciens, en bons immortels, étaient encore vivants et racontaient volontiers aux plus jeunes quelle était leur ascendance. C'est peut-être l'écho de cette histoire qui est à l'origine de la croyance qu'ils ne supportent pas la lumière...

Lors de la formation de la Terre, leurs ancêtres vécurent dans ses entrailles, à l'abri des tempêtes qui tordaient sa surface et des météores qui traversaient sans relâche son atmosphère de faible densité. Ils n'avaient pas besoin d'ingurgiter quoi que ce soit. Tels des embryons dans le ventre de leur mère, ils tiraient leur énergie vitale de son intense activité. Mais la Terre se refroidit peu à peu. Certains, disait-on, s'enfuirent alors de plus en plus profondément en son sein et y vivent probablement toujours, inchangés. Les autres ont choisi de s'adapter : ils adoptèrent une forme qui leur permit tout d'abord de creuser la terre, mais aussi d'en absorber les substances nutritives. Une fois arrivés au dehors, la vie naissait, même si elle était encore microscopique et elle constitua une meilleure nourriture, plus riche... Aucun de ces émigrants n'eut encore de contact avec ceux qui vivaient toujours à l'intérieur de la Terre. Tout comme ceux qui avaient évolué étaient incapables de retourner aux entrailles primales, il aurait sans doute été impossible aux autres de survivre dans l'atmosphère terrestre. On racontait aussi qu'à l'instar de certains dieux grecs, ils étaient devenus les gardiens vigilants du foyer originel.

Lorsque Gregory eut terminé sont récit, son visage se rembrunit et il me lança un glacial : Je dois partir à présent. Et depuis, je ne l'ai jamais revu. Ce fut notre dernière conversation et je me demande toujours si ce ne sont pas ces révélations qui lui ont valu d'être tenu éloigné de moi. Car, croyez-moi si vous le voulez, j'ai eu depuis plusieurs fois la certitude d'apercevoir un instant, de très loin, sa silhouette familière qui tendait la main vers moi. Mais lorsque je parvenais à l'endroit où il se tenait l'instant d'avant, il n'y était plus... Tout au plus, un jour y découvris-je quelques gouttes de sang encore frais.

Cela fait aujourd'hui vingt ans jour pour jour que nous ne nous sommes plus vus. J'ai tant compté les jours, puis les années. Cette histoire m'obsédait tellement qu'il fallait que j'en parle à quelqu'un. Vous étiez la seule personne qui m'écouterait sans me traiter de folle. S'il vous plaît, je voudrais que vous la racontiez à votre tour. Et il faudrait que d'autres la répètent : c'est le seul moyen de lui faire savoir que j'ai tenu mon serment. Ainsi, peut-être pourra-t-il me revenir...

Je ne pus que balbutier de ferventes promesses, tant son désir de revoir cet être qui n'avait existé qu'à ses yeux était grand. Déjà, elle se levait et se dirigeait vers la porte.

- Je reviendrai vous voir très bientôt, m'affirma-t-elle. Je dois partir à présent.

Elle ouvrit la porte et se fondit dans la nuit. J'allai jusqu'à la fenêtre et soulevai les rideaux pour la regarder s'éloigner. Je sus alors que je n'aurais pas à tenir ma promesse : une grande silhouette drapée d'ombre l'attendait à l'angle de la rue...


Ce texte © 1993, 1996 Annie Pilloy - tous droits réservés