LE THÈME DU "VOYAGE DANS L'ESPACE"
AU CINÉMA ET DANS LA BANDE DESSINÉE






par DANIEL RICHE



Sommaire

  1. A pied, à cheval et en bulle de savon...
  2. "Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars..."
  3. Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun
  4. Le silence des espaces infinis...
  5. Drogue, sexe et rock and roll...



1 - A pied, à cheval et en bulle de savon...

Le premier véhicule emprunté par un personnage de bande dessinée pour se rendre dans l'espace fut un cheval et... le premier astronaute de l'histoire du cinéma, une vache.

Le cheval s'appelait Somnus et il fut offert par le roi Morphée au Little Nemo de Winsor McCay lors de sa toute première aventure, en octobre 1905, afin qu'il gagnât le pays de Slumberland. Grâce à lui, Little Nemo parcourut "plusieurs milliers de kilomètres " dans l'espace. Le messager du roi Morphée lui avait dit de ne pas presser sa monture. Little Nemo, engagé dans une course à la lune avec d'autres créatures, ne tint pas compte de ce conseil et fut désarçonné. Il se retrouva dans son lit qui, quelques mois plus tard, en décembre de la même année pour être précis, devait le transporter jusqu'à la lune...

Quant à la vache, son histoire mérite d'être contée. En 1898, Georges Méliès réalise une "féérie à transformations" intitulée La lune à un mètre. C'est une bande de trois minutes montrant un vieil astronome (interprèté par Méliès lui-même) rêvant qu'il reçoit la visite de la lune dans son laboratoire où elle se transforme en jeune femme. En juin 1899, le film est distribué aux Etats Unis par un producteur peu scrupuleux du nom de Sigmund Lubin qui le présente comme s'il en était l'auteur. En traversant l'Atlantique, La lune à un mètre est devenu The astronomer's dream and the trip to the moon. En 1900, Lubin modifie ce titre pour en faire The marvellous trip to the moon. Et, dans la foulée, il ajoute trois minutes de provenance incertaine au film de Méliès. Deux ans plus tard, si l'on en croit le catalogue de Lubin, The marvellous trip to the moon s'est encore rallongé et dure désormais 20 minutes! Il a retrouvé son premier titre américain (The astronomer's dream and the trip to the moon) et Lubin en donne une description détaillée dans son catalogue publié au mois de janvier. Les trois premières minutes sont toujours de Méliès mais, après la rencontre de l'astronome et de la jeune femme par quoi se conclut La lune à un mètre, les choses se gâtent. L'astronome se remet à rêver et voit défiler des images tirées de comptines enfantines. Or, l'une d'elles dépeint l'histoire d'une vache bondissant sur la lune. Aussi un bovidé est-il convié à fouler le sol de notre satellite avant même que Méliès, ignorant ce détail, n'y envoie ses astronomes... Qui a filmé les images de la vache de l'espace ? Lubin ? Peu probable. C'était un pirate, pas un metteur en scène. Le mystère reste donc entier. Il ne sera d'ailleurs sans doute jamais résolu puisque, dans son catalogue, Lubin se garde bien de préciser où il a trouvé sa vache et que le film a disparu. L'auteur du premier voyage dans l'espace de l'histoire du cinéma est donc un inconnu...

Ces deux pionniers, le cheval de Little Nemo et la vache de Lubin, disent bien ce que représentait le thème du voyage dans l'espace au début du siècle : rien. On n'imaginait pas, à l'époque, qu'un tel voyage fût possible. Aussi le traitait-on par la dérision. C'était un prétexte à "fééries", un outil commode pour projeter des personnages burlesques dans des situations extravagantes, provoquer le rêve, le rire ou l'illusion.

Du reste, si l'on excepte Little Nemo, dont le héros effectuera un voyage en ballon vers la planète Mars en 1910, la bande dessinée s'intéresse peu à ce thème au cours de ses premières années d'existence. A cette époque, elle ne se soucie pas d'aventure. Les "histoires en images", en Europe comme aux Etats Unis, se veulent surtout comiques et, s'adressant à toute la famille, s'attachent plus à caricaturer le réel qu'à le transcender.

Au cinéma, la situation est différente. Quelques pionniers, Georges Méliès en tête, ont vite compris le parti qu'ils pouvaient tirer de cette formidable invention. Restituer le réel sur un écran ne les intéresse pas. Au contraire, ce qu'ils veulent, c'est créer l'illusion, montrer à l' il humain ce que la nature et la vie quotidienne lui refusent. Les voyages dans l'espace, rêvés par Jules Verne et quelques autres au siècle précédent, répondent parfaitement à cette ambition... et l'on pourrait dire qu'ils y répondent d'autant mieux qu'on les croit impossibles.

En 1901, Ferdinand Zecca survole les toits de Paris sur un engin tenant de la bicyclette et du dirigeable dans un film intitulé A la conquête de l'air pour les besoins duquel il invente le trucage de l'image composite (ou superposition). L'illusion est si parfaite que nombre de spectateurs croient que l'engin existe réellement et écrivent à Zecca pour lui demander où ils peuvent se le procurer! Mais le vrai premier film ayant pour sujet un voyage dans l'espace, c'est bien sûr Le voyage dans la lune de Georges Méliès, une bande de seize minutes réalisée en 1902.

"A la projection, le film défilait sans aucun sous-titre, " écrivent Maurice Bessy et Lo Duca dans leur livre Georges Méliès, mage (Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1961), "et il était parfaitement compris dans tous les pays. Ce fut réellement, par excellence, le film international."

Le voyage dans la lune est intéressant à plus d'un titre et d'abord par ce qu'il montre... et ce qu'il ne montre pas. Ce qu'il montre, c'est le départ et l'arrivée. Ce qu'il ne montre pas, c'est le voyage proprement dit.

Dans sa préface aux Histoires de Cosmonautes (Le Livre de Poche n 3765), Démètre Ioakimidis remarque : "Le Voyageur fascine parce qu'il est en même temps Explorateur. Dans L'Odyssée déjà, c'est surtout ce qui se passe aux escales qui est important. Pendant longtemps, il en a été ainsi dans le domaine de la science-fiction. Pendant longtemps, ce terme même de science-fiction a évoqué presque exclusivement des récits de voyages interplanétaires, dans l'imagination du lecteur. Dans un grand nombre de ces récits, le vol dans le cosmos ne représente qu'un simple moyen : le moyen d'amener les personnages à pied d' uvre, c'est-à-dire sur l'astre où vont se dérouler leurs exploits."

Méliès ne déroge pas à cette règle. Ses astronomes voyagent à l'intérieur d'un obus parce que Jules Verne en a décidé ainsi en 1865 mais ils auraient très pu employer un autre moyen de locomotion sans que cela modfiât en quoi que ce soit le sens et la portée du film. C'est ce qui se passe sur la lune qui est important, pas le vol qui y conduit et dont on ne sait (presque) rien.

Mais Le voyage dans la lune est aussi intéressant pour une autre raison. Film à vocation internationale, son succès est tel au moment de sa sortie qu'il fait du voyage dans l'espace ou vers d'autres mondes l'une des principales sources d'inspiration des cinéastes du début du siècle.

En 1904, Méliès lui-même lance l'ingénieur Mabouloff et ses collègues de la Société de Géographie Incohérente à l'assaut du soleil où ils se posent après un voyage en train! (Le voyage à travers l'impossible). En 1906, un autre de ses personnages rêve qu'il s'envole dans l'espace à l'aide d'un ballon et entre en collision avec une comète. (Le dirigeable fantastique). Et déjà, les Américains lui emboîtent le pas. Dans The '?' motorist de Walter R. Booth, un chauffard poursuivi par un policier fonce jusqu'au soleil, puis jusqu'à Saturne avant d'effectuer un atterrissage en catastrophe sur le toit de la maison d'un magistrat. La même année, Percy Stow, dans Rescued in mid-air, imagine un curieux engin tenant à la fois du ballon, de la bicyclette et du bateau à voile. La palme en matière de bizarrerie revient cependant à un Français, Gaston Velle, l'un des cinéastes fétiches de Pathé, qui, dans Voyage autour d'une étoile, transporte un vieux savant jusqu'à la planète Jupiter à l'intérieur d'une bulle de savon...

Impossible, dans un court essai comme celui-ci, de passer en revue tous les films de cette époque s'inspirant peu ou prou du Voyage dans la lune et inventant mille moyens tous plus farfelus les uns que les autres pour projeter leurs héros dans l'espace. Citons, sans que cette liste prétende à la moindre exhaustivité, The airship de J. Stuart Blackton (U.S.A., 1908 : une course poursuite jusqu'à la lune), Voyage à la planète Jupiter de Segundo de Chomon (France, 1908 : un savant rêve qu'il s'envole vers Saturne, puis vers Jupiter où il se pose et est fait prisonnier par des indigènes), The airship destroyer de Walter R. Booth (G.B., 1909 : un film aux allures de documentaire-fiction, premier d'une longue série montrant le rôle des vaisseaux aériens dans une guerre future... ), Voyage dans la lune de Segundo de Chomon (France, 1909 : une sorte de remake du Voyage dans la lune de Méliès interprèté par des acteurs chinois!), Un matrimonio interplenetario d'Enrico Novelli (Italie, 1910 : première incursion des Italiens dans le domaine du "space opera" - un Terrien aime une Martienne et lui donne rendez-vous sur la lune dans un an, temps qu'il lui faut pour construire un vaisseau spatial...), A trip to Mars produit chez Edison (U.S.A., 1910 : un savant découvre une poudre anti-gravité et s'envole pour la planète Mars), etc.

Ce que l'on peut retenir des films produits au cours de cette période, c'est l'image de l'espace qu'ils proposent aux spectateurs. On s'y déplace à pied, à cheval et en bulle de savon et l'on met moins de temps pour aller de la Terre à Saturne que pour se rendre de Paris à Dijon. L'absence d'atmosphère et de pesanteur y est passée sous silence et tous les corps célestes sont habités. Peut-on, dés lors, parler de science-fiction ? Non, sans doute, du moins pas au sens premier du terme. En fait, on nage en plein merveilleux sans se soucier de vraisemblance scientifique. L'astronautique n'intéresse encore qu'une poignée de théoriciens. Mais l'on exploite, en revanche, toute la "féérie" liée à ce thème.


2 - "Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars..."


Les choses auraient pu changer dès 1917. Cette année-là, un Danois du nom de Holger Madsen réalise un film intitulé Himmelskibet (A 14 millions de lieues de la Terre) qui passe pour le premier grand space opera de l'histoire du cinéma.[1] Cette fois, il ne s'agit plus d'une bande de quelques minutes mais d'un vrai long-métrage de plus d'une heure trente contant le voyage dans l'espace d'un vaisseau construit par un certain professeur Planétarios et dirigé par le capitaine Avanti. Après pas mal de difficultés (causées, entre autre, par la lassitude de l'équipage, à deux doigts de se mutiner) et au bout de plusieurs mois, le vaisseau se pose sur Mars où vit un peuple pacifique et végétarien haïssant la guerre. Le chef de ce peuple accepte de raccompagner les Terriens chez eux pour y délivrer un message de paix et apprendre aux hommes à s'aimer entre eux. En fait, Himmelskibet est surtout un film pacifiste réalisé trois ans après le début de la Première Guerre mondiale, à un moment où nul ne pouvait dire quand ce conflit prendrait fin. La S.F. y sert seulement de prétexte à une fable aux intentions louables, ce qui n'est déjà pas si mal... Mais ceci explique sans doute pourquoi il reste une exception qui, tout en semblant annoncer un renouveau dans le traitement cinématographique du thème du voyage spatial, marque en réalité la fin d'une époque. Si l'on excepte le Aelita du Russe Jakov Protazanov, plus ou moins inspiré de Tolstoï et mettant en scène un jeune savant qui s'envole vers Mars afin d'y retrouver la fille de ses rêves, il faut attendre 1928 pour voir sortir un film réellement important sur le sujet : Frau im Mond (La femme dans la lune) de Fritz Lang.

Frau im Mond est surtout célèbre parce que Lang y a inventé le compte à rebours. "Lors du compte au moment du départ de la fusée," écrit Lotte H. Eisner (in Fritz Lang, éditions de l'Etoile, 1984), "Lang voulait accroître la tension. Au lieu de compter en augmentant (n'importe quel chiffre pouvait alors donner le signal du départ), il eut l'idée plus efficace dramatiquement de terminer le compte par le chiffre zéro. C'est ainsi qu'il arriva au compte à rebours de 6 à 1, au countdown, qui, à ce jour est resté le procédé en vigueur."
Lang, obsédé par l'exactitude, consulta plusieurs spécialistes lors de la préparation de Frau im Mond, parmi lesquels Hermann Oberth, grand expert sur la question des fusées et des voyages interplanétaires, et Willy Ley, dont nous aurons l'occasion de reparler. Bien qu'il soit "facile de ne voir dans cette fantaisie sur un voyage de l'avenir qu'une version modernisée du Voyage dans la lune de Méliès" (Lotte H. Eisner), Frau im Mond marque incontestablement le début d'une nouvelle ère dans le traitement du voyage spatial à l'écran. Désormais, la "vraisemblance scientifique" aura son mot à dire et il ne sera plus possible de s'envoler pour Mars, la lune ou Jupiter sur le dos d'un cheval ou à l'intérieur d'un train Le fait est qu'à cette époque, la première "vraie" fusée à combustible liquide, mise au point par Robert Hutchings Goddard, a déjà été lancée. L'événement a eu lieu le 16 mars 1926 aux Etats Unis. La durée du vol a été de 2,5 secondes. L'engin a atteint une altitude de 12,40 m et parcouru une distance de 55 m avant d'aller s'écraser dans un carré de choux. Difficile, dans ces conditions, de continuer à espérer gagner un jour la lune en ballon... Spoutnik est encore loin... sans parler d'Appolo. Pourtant, l'idée de "conquête de l'espace" commence à faire son chemin dans l'esprit du public.

Cette idée, c'est surtout la bande dessinée qui va s'en emparer au cours des années 30. Plusieurs remarques s'imposent, cependant. D'abord, faute de modèles "réels" susceptibles de les inspirer, scénaristes et dessinateurs ont tendance à traiter l'espace comme un océan où planètes et satellites seraient comparables à des îles ou à des continents, et à calquer plus ou moins consciemment leurs vaisseaux spatiaux sur les paquebots et les sous-marins (à une exception près, celle de Buck Rogers, et encore...) existant à l'époque. Ensuite, si l'image de l'espace a changé depuis les années 10, on est loin de prendre en compte des paramètres tels que l'absence de pesanteur ou les formidables distances séparant les planètes. Dans le même ordre d'idée, on imagine difficilement que la lune, Mars ou Vénus sont ce qu'on appelle aujourd'hui des "milieux extrêmes" où l'on ne peut se déplacer sans prendre un minimum de précautions... Enfin, l'espace de la bande dessinée (et du cinéma) des années trente ne s'étend guère au-delà du système solaire. On explore la lune, certes, Mars, Vénus... Saturne à la rigueur, ou encore Jupiter... mais l'on ne va pas plus loin.

Ceci posé, l'espace, dédaigné jusque là par les auteurs de B.D., devient un terrain d'aventure qu'affectionnent beaucoup les nouveaux héros de papier. C'est que, à la fin des années 20, la bande dessinée (américaine) se transforme.

Le 7 janvier 1929, deux personnages font leur apparition dans la presse U.S., rompant du même coup avec une tradition qui semblait avoir voué la B.D. à n'être que le support de séries à caractère humoristique ou caricatural. Au "comique" des séries d'antan, on oppose brusquement le sérieux du héros qu'incarnent le Tarzan de Burroughs dessiné par Hal Foster et le Buck Rogers de Philip Francis Nowlan dessiné par Dick Calkins (et, dés 1930, par Russell Keaton dans les planches dominicales).

Tarzan n'ira pas dans l'espace. Buck Rogers, si. Il ne sera pas le seul. Mais il sera le premier. Pas tout de suite, pourtant, puisqu'il doit d'abord affronter des Mongols faisant régner la terreur sur la terre. Mais sitôt vaincu ce enième avatar du péril jaune, il s'envole vers Mars, la lune, Jupiter...

Les engins spatiaux occupent une place très particulière dans cette bande. Comme l'explique Pierre Couperie (in Un héritier de Robida, introduction à Buck Rogers, Pierre Horay, Paris, 1977) : "Alors que ses concurrents, "Flash Gordon" et les autres, feront appel, parfois ou souvent, au fantastique et à la mythologie, "Buck Rogers" frappe par son esprit mécaniste, matérialiste. Le merveilleux y est purement de ce monde, mais c'est un vaste monde : l'univers s'ouvre devant les héros. Le merveilleux est ce qu'il y a sur les autres planètes ou à la dérive dans les espaces célestes. Il est plus encore dans les engins, dans leurs performances, surtout peut-être dans leur forme extravagante. (...) Pendant les années trente, les dessinateurs de Buck créent avec délectation une armée d'engins plus bizarres et plus compliqués les uns que les autres, empruntant à l'esthétique de la chaudière, du percolateur, du marteau pneumatique, du tank, de la torpedo, de tout ce qui combine brutalement sphères, cylindres et gros tuyaux, beaucoup plus qu'aux belles formes lisses et intégrées de l'avion et du sous-marin."

Propriété du National Newspaper Syndicate, Buck Rogers se voit rapidement opposer par un syndicat concurrent, le King Feature Syndicate, deux rivaux, Brick Bradford (en France : Luc Bradfer) de William Ritt et Clarence Gray, le 24 août 1933, et Flash Gordon d'Alex Raymond, le 7 janvier 1934.

Les voyages dans l'espace n'occupent pas une place très importante dans Brick Bradford, du moins au début. Le héros de William Ritt et Clarence Gray préfère explorer le temps, les royaumes oubliés, le centre de la terre ou... les atomes d'une pièce de monnaie. Il finira par faire comme ses petits camarades, mais tardivement, après avoir en quelque sorte épuisé toutes les ressources fantasmagoriques de notre bonne vieille planète. Quant à Flash Gordon, c'est une bande qui illustre parfaitement le propos de Démètre Ioakimidis selon lequel "le vol dans le cosmos ne représente qu'un simple moyen : le moyen d'amener les personnages à pied d' uvre, c'est à dire sur l'astre où vont se dérouler leurs exploits", en l'occurence, ici, la planète Mongo. Flash Gordon n'est pas une "série interplanétaire", contrairement à une idée assez répandue. C'est une bande de science fantasy où les héros ne voyagent dans l'espace que pour se retrouver sur un monde qu'ils ne quitteront plus (à une courte exception près, en 1942). Cela dit, Flash deviendra bel et bien un héros de l'espace s'envolant pour Jupiter et même Alpha du Centaure, mais il n'effectuera de tels voyages qu'à partir de 1951, lorsque le dessinateur Dan Barry aura repris en main ses aventures et son destin.

Au début des années 30, d'autres personnages apparaissent dans la bande dessinée américaine qui ne vont pas tarder à répondre à l'"appel des étoiles". L'un d'eux est une femme, Connie (que l'on connaît en France sous une multitude de noms : Cora, Constance, Diane, Rosie-Patt, Annie, Nicole, Liliane, etc.) de Frank Godwin. Connie est née en 1927 et, à l'origine, il s'agissait d'une héroïne comique. Lorsque la B.D. américaine découvre l'aventure en 1929, Connie se met au goût du jour en se faisant détective et aventurière. En 1939, elle s'élance à la conquête du cosmos dans une série intitulée Voyages dans le système solaire. Cette fois, il s'agit d'un vrai space opera. De vaisseaux vénusiens en croiseurs de bataille martiens, les moyens qu'emprunte la girl-scout de l'espace pour se promener de planète en planète sont nombreux et variés et certains fonctionnent même à l'aldénite, "métal inconnu isolant de la pesanteur". En 1942, Connie ira sur la lune, modeste satellite sur lequel elle oublie de se poser en 1939. Malheureusement, cette bande au graphisme simplet est une saga réactionnaire au ton désagréable dont chaque épisode permet avant tout à l'auteur-dessinateur de se livrer à une démonstration sur le thème : touche pas à mon pouvoir !

Infiniment plus sympathique est Mandrake de Lee Falk et Phil Davis, dont le héros, apparu en 1934, visite la lune en 1938. Comment se fait-ce ? Le plus simplement du monde. Mandrake et son fidèle Lothar sauvent des griffes d'un puma un certain professeur Durbet, inventeur de la "durbène", substance qui, comme l'aldénite et tant d'autres qui les ont précédées, "ne subit pas les lois de la pesanteur" (Wells, qu'aurait-on fait sans toi ?). Grâce à sa découverte, le savant a pu construire un aéronef avec lequel il compte se rendre sur la face cachée de la lune. Mandrake et Lothar décident de l'accompagner. L'aéronef compte un passager clandestin, Laure, la fille de Durbet, somptueuse créature en jupette infiniment plus sexy que Connie et même que Dale Arden, la fiancée de Flash Gordon... Après un voyage qui occupe deux planches de la bande, l'aéronef se pose sur la lune. Les passagers ne s'embarrassent pas de scaphandres mais ils mettent des casques de verre sur la tête car l'atmosphère est déclarée "irrespirable" par Durbet. Puis c'est le voyage sur la "face cachée" où Mandrake et ses compagnons découvrent une cité sous globe, Lunatopie, où vivent les descendants des Atlantes... Merveilleux et poésie font bon ménage dans cette bande à l'élégance sereine qui comporte juste ce qu'il faut de notations à caractère vaguement scientifique pour, sinon la rendre vraisemblable (on n'en est quand même pas là), du moins permettre de mesurer la distance parcourue depuis Little Nemo et Le voyage dans la lune de Méliès.[2]
Autre voyageur de l'espace célèbre qui apparaît l'année même où Mandrake pose le pied sur la lune, Superman de Jerry Siegel (scénario) et Joe Shuster (dessin). Car, ne l'oublions pas, le plus musclé des Américains est un extraterrestre. Là, il s'agit d'un voyage à l'envers puisque Superman enfant est envoyé sur la Terre par ses parents, habitants de Krypton, qui espèrent le sauver de la destruction qui menace leur planète. Plus tard, Superman aura maintes fois l'occasion de retourner dans l'espace, et au cinéma et dans les comic books, mais, comme tous les superhéros apparus après lui, son invulnarabilité en fait un voyageur un peu particulier qui n'a besoin ni de scaphandre ni de vaisseau spatial pour se déplacer hors de l'atmosphère terrestre.

Et au cinéma, que se passe-t-il, pendant ce temps ? Pas grand chose (du moins dans le domaine qui nous intéresse, car le parlant a quand même fait son apparition, ce qui n'est pas rien !). Fritz Lang n'a pas créé d'émule (sauf en U.R.S.S.) et, si l'on excepte deux curiosités, Just imagine de David Butler (1930) et Things to come de William Cameron Menzies (1936, d'après un scénario d'H.G. Wells), les seuls films à entraîner les spectateurs dans l'espace sont des serials adaptant des bandes dessinées (Flash Gordon et Buck Rogers).

Just imagine est une curiosité en ce sens qu'il s'agit d'une comédie musicale de science-fiction. Brendel, son héros, est frappé par la foudre en 1930 et se réveille en 1980. Parmi les changements intervenus depuis les années trente, on note quantité de gadgets tels que portes automatiques, télévisiophone, etc. mais aussi... banalisation des croisières interplanétaires nous permettant de visiter une planète Mars ressemblant curieusement aux plaines du Kansas. Quant à Things to come, son thème n'est pas l'exploration de l'espace mais la guerre, la paix, le travail, la liberté et toute cette sorte de choses au cours des décennies à venir. uvre pesante et moralisatrice, elle se clot sur un voyage interplanétaire car "l'humanité doit sans cesse élargir ses conquêtes" . Détail intéressant quand on connaît l'auteur du scénario, c'est encore ce bon vieux canon imaginé par Verne qui permet quitter la Terre. Wells aurait pu trouver mieux.

Fritz Lang, disais-je, n'a fait d'émule qu'en U.R.S.S. En 1936, en effet, sort Kosmitchesky reis (Vaisseau cosmique) de V. Jouraliov qui ressemble beaucoup, mais alors beaucoup, à Frau im mond. Une fusée géante (et soviétique de surcroît) débarque "par erreur" sur la face cachée de la lune. Les voyageurs découvrent une matière neigeuse : les restes de l'atmosphère lunaire. Ils reviennent sains et saufs sur Terre où ils sont accueillis triomphalement.

Reste les serials. Les années trente et quarante représentent leur âge d'or. En 1936 sort Flash Gordon rocket ship, un film en 13 épisodes de Frederick Stephani avec Larry "Buster" Crabe dans le rôle principal. Adaptation relativement fidèle des premiers chapitres de la bande dessinée d'Alex Raymond, ce film accorde peu de place au voyage dans l'espace. Comme dans la bande d'origine, le "rocket ship" du Dr. Zarkov n'est qu'un moyen pour gagner la planète Mongo où vont se dérouler les exploits de Flash et de ses compagnons. Il en va de même pour Flash Gordon's trip to Mars (Ford L. Beebe et Robert Hill, 15 épisodes, 1938) et, malgré un titre prometteur, pour Flash Gordon conquers the universe (Ford L. Beebe et Ray Taylor, 12 épisodes, 1940) bien que, dans ce dernier film, Flash fasse la navette entre la Terre et Mongo au cours des quatre premiers épisodes. Buck Rogers, en revanche, ne tient pas en place dans les 12 épisodes du serial que lui consacrent Ford Beebe et Saul Goodkind en 1939 (toujours avec Larry "Buster" Crabe dans le rôle principal). Grâce à un vaisseau spatial inventé par le Dr. Huer (et qui se man uvre à l'aide d'un cabestan !), Buck et ses compagnons s'envolent pour Saturne, fuyant la Terre où règne un truand du nom de Killer Kane. Ensuite, ce ne sont qu'allées et venues entre la Terre et Saturne, les Saturniens ayant accepté d'aider les Terriens à reconquérir leur liberté. Le tout se clot par une bataille aérienne où les vaisseaux saturniens ont raison de la flotte de Killer Kane. Pas mal...

Cependant, on voit par ces quelques exemples ce qu'est l'espace des années trente dans la bande dessinée et au cinéma. S'il diffère de celui des décennies précédentes, c'est parce qu'il est devenu terrain d'aventure après avoir été piste de cirque mais l'on ne peut pas dire qu'on le prend au sérieux. Apesanteur et absence d'atmosphère n'ont toujours pas droit de cité. Obus et substances antigravité continuent d'être d'un grand secours pour quitter la terre. Et l'univers ne saurait s'étendre au-delà du système solaire.

Cette situation ne concerne pas que les américains. A peu de choses près, on la retrouve telle qu'en elle-même inchangée en Europe. Par exemple, c'est dans un obus que Zig et Puce gagnent la planète Vénus en 1935 dans Zig et Puce au XXIe siècle d'Alain Saint-Ogan, bande charmante où, détail remarquable pour l'époque, les héros subissent les effets de l'apesanteur. L'année suivante, toujours en France, Les conquérants de l'avenir de Caesar Avai [3] se lancent à l'assaut de la planète Mars mais le voyage dans l'espace, ici encore, n'est qu'un prétexte pour jeter les héros dans un monde aussi baroque que celui de Mongo. Citons aussi Ciccio et Cerino, héros de la bande italienne anonyme La citta futura, qui montent une expédition pour Saturne en 1934 et se posent... sur l'anneau, ou bien encore Baglioni et Cassoni, deux auteurs qui font s'entredéchirer leurs Conquistatori delle stelle pour la possession d'un vaisseau interplanétaire "antigravitationnel" en 1941 et l'on aura une idée assez précise de ce que représentaient l'espace et sa "conquête" au cours des années 30 et au tout début des années 40 pour les cinéphages et les lecteurs de B.D.

Au cinéma, il va falloir attendre une dizaine d'années avant qu'un réel changement se produise, mais il sera spectaculaire.[4] Dans la bande dessinée, par contre, les choses vont un peu plus vite.

En janvier 1940, aux Etats Unis, paraît le premier numéro de Planet Comics, un comic book publié par "Fiction House" entièrement dévolu à l'aventure spatiale et portant en sous-titre :Weird adventures on other worlds - the universe of the future. Le dessin de couverture, dû à Proto Celardo (et non à Will Eisner, comme on peut le lire çà et là), donne le ton. Il montre un homme et une femme au buste et à la tête protégés par une sorte de bocal aux prises avec une horde de cyclopes verdâtres à la chevelure rose. On est en plein space opera. Planet Comics, dont les héros se nomment Red Comet, Space Admiral Curry, Cosmo Corrigan, Flint Baker&mbsp: space adventurer, Futura... et qui propose des séries intitulées Mysteries of the universe, Space faces, Life on other worlds, etc., est le premier vrai comic book de science-fiction de l'histoire de la B.D. Les auteurs-dessinateurs ne font pas dans la dentelle mais leurs personnages sillonnent l'espace en tous sens à bord de vaisseaux spatiaux ressemblant tantôt à des bombardiers dépourvus d'ailes, tantôt à des sous-marins, tantôt à des transatlantiques... et même si les planètes du système solaire sont encore leurs points de chute préférés, il arrive que l'existence de mondes plus "exotiques" soit évoquée.

En Europe, bien sûr, à cette époque, on ignore tout de Planet Comics. Au début des années 40, la parution du premier comic book de science-fiction n'est pas franchement l'événement qui captive le plus ceux qui vivent de ce côté-ci de l'Atlantique. Par ailleurs, le matériel américain, qui prédominait dans les illustrés pour la jeunesse des années trente, commence à se faire rare. Alors, les Européens s'inventent leurs propres héros. En 1943, dans le Daily Mirror, paraît le premier épisode des aventures de Garth, personnage créé par Steve Dowling et qui sera repris de 1971 à 1976 par Frank Bellamy. Si Garth a droit à une mention dans cet essai, ce n'est pas pour ses premières aventures qui lui font côtoyer dieux et déesses dans un univers de pure fantasy mais plutôt pour des épisodes tardifs qui lui vaudront de visiter toutes les galaxies (pas moins !) à bord de fusées, de vaisseaux spatiaux, de soucoupes volantes et autres engins franchement bizarroïdes... Garth est un personnage qui n'a pas d'équivalent dans la bande dessinée réaliste. Voyageur de l'espace et du temps, fin limier et pourfendeur de loups garous, découvreur de civilisations disparues, amant de déesses réincarnées, adversaire ou compagnon de dieux oubliés, c'est un explorateur de l'impossible qui compte parmi les créations les plus originales de la bande dessinée britannique.

Bien différents sont le professeur Arnoux et son neveu Norbert qui s'envolent Vers les mondes inconnus sous le crayon de Liquois dans le magazine nazi Le Téméraire en 1943. Cette série, qui entend remplacer Flash Gordon auprès des jeunes lecteurs de la France occupée, utilise, elle aussi, le voyage dans l'espace comme un moyen. Après avoir quitté la Terre en fusée, Arnoux et Norbert se posent sur une planète inconnue où ils vivent des aventures vouées à la défense et à l'illustration des valeurs du IIIe Reich.[5] Comme quoi, Eduardo Rothe voyait juste lorsqu'il écrivait dans l'Internationale situationniste de septembre 1969 : "Le pouvoir, qui ne peut tolérer le vide, n'a jamais pardonné aux territoires d'ultraciel d'être des terrains vagues livrés à l'imagination"...

Ces "terrains vagues", les Européens - et en particulier les Français - vont avoir beaucoup de mal à se les réapproprier dans les années d'après-guerre. Maintenant, les fusées, on connaît, et l'exploration de l'espace commence à s'inscrire en lettres de néon à l'horizon des futurs possibles. Mais en France, la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse va donner un sérieux coup de frein au délire créatif des auteurs de bandes dessinées. Pourtant, avant que ne soit votée cette fameuse et sinistre loi (dont le but premier est surtout de faire barrage aux productions américaines...), quelques héros auront le temps de s'enfuir dans l'espace.

En 1945, par exemple, naissent Les pionniers de l'Espérance de Roger Lecureux (scénario) et Raymond Poïvet (dessin) dans Vaillant. Roger Lecureux a raconté la génèse de cette série dans le n 4 de la revue Phénix "Le pays sortait de la guerre et la bande dessinée française, balbutiante, oscillait entre les histoires de résistance et les histoires construites sur les thèmes de toujours : western, etc. Un seul genre, à mon avis, pouvait donner satisfaction à la jeunesse (...) : la science-fiction. (...) L'idée des "Pionniers" m'est venue et cette histoire, dés le début, connut un succès très encourageant... Elle avait une particularité : contrairement à toutes les séries publiées alors, cette histoire ne présentait pas les exploits d'un héros unique, d'un seul personnage. Le héros, ici, était le "groupe", l'équipe. Nous arrivons au titre. Une équipe de pionniers, donc : "Les Pionniers". Mais pourquoi "de l'Espérance" ? Qui se souvient encore, vingt ans après, que l'"Espérance" était le nom du vaisseau de nos héros ? (...) Le vaisseau, conçu avec beaucoup de logique par mon ami Poïvet, a depuis longtemps disparu, effacé par d'autres engins plus logiques encore, plus scientifiques. Le vaisseau a disparu mais... l'Espérance est restée ! Le titre, en se généralisant, a donné le ton exact et définitif de notre histoire. Les cosmonautes et les hommes de l'espace d'aujourd'hui ne sont-ils pas les "pionniers" du monde de demain ? Et ce monde n'est-il pas celui de l'espérance ?...

Tout est dit... à cela près que Les pionniers de l'Espérance est peut-être la première vraie grande bande dessinée de science-fiction francophone, tant en ce qui concerne les histoires que le dessin, et qu'elle marque, mine de rien, l'intrusion de la "vraisemblance" scientifique dans ce genre de série.

Autres personnages de B.D. à voyager dans l'espace de l'immédiat après-guerre, le savant Etienne Launay, sa fille Jane et son assistant Jacques Sylvain, héros du Kaza le Martien de Kline publié dans O.K.[6] Kaza le Martien commence bien. On y apprend qu'il a fallu "six ans de travail" au professeur Launay pour mettre au point sa fusée, ce qui est sensiblement plus "vraisemblable" que l'année réclamée par le héros du film Un matrimonio interplenetario, par exemple... Nos héros ne tardent pas à quitter la terre (pour échapper à une horde de Mongols...) et bientôt, "à la vitesse de 855 kilomètres/seconde, la fusée poursuit sa route vers Mars" mais... "l'aiguille de l'empodiographe indique la présence d'un météorite". Passons sur le fait que "météorite" est du genre féminin mais retenons que Launay, sa fille et son assistant sont parmi les premiers à affronter ce qui va devenir pendant de nombreuses années l'un des clichés les plus éculés des histoires (dessinées et filmées) de voyages dans l'espace : la rencontre avec une météorite.[7] Même Tintin n'y échappera pas ! Cela dit, cette "rencontre" prouve au moins qu'on accorde au voyage proprement dit un peu plus d'attention qu'auparavant. Malheureusement, deux planches plus loin, "après un voyage de 40 heures", la fusée se pose sur Mars et la série bascule dans une sorte de sous-Flash Gordon aux péripéties poussives.

Pas question, bien sûr, de passer en revue tous les héros de bande dessinée explorant le cosmos avant 1949 mais une mention spéciale doit tout de même être attribuée aux Conquérants de l'infini de F.A. Breysse qui paraît en 1947 dans le très catholique C urs Vaillants. Curieuse bande que ces Conquérants qui, par bien des côtés, préfigure le On a marché sur la lune de Hergé tout en accordant une place beaucoup plus large à la fantaisie (voire, carrément, à la fantasy) que chez Tintin. Il s'agit d'une aventure d'Oscar Hamel, d'Isidore et du chien Titus (lequel foule le sol lunaire revêtu d'un scaphandre avec cinq ou six années d'avance sur Milou), personnages créés par Breysse, où abondent détails techniques et notations scientifiques. Le professeur Orionus, inventeur de la fusée transportant nos héros dans l'espace, connaît son sujet. Il sait qu'il n'y a pas d'atmosphère sur la lune et que la pesanteur y est sept fois moindre que sur la Terre. Il a prêté une attention particulière à l'étanchéïté de sa fusée car la température qui règne dans l'espaceest "exactement 275 degrés au-dessous de zéro"... Quant aux cosmonautes, s'ils peuvent respirer au cours de leur voyage, c'est "grâce à des régénérateurs à l'oxylithe qui absorbent le gaz carbonique de l'air et restituent l'oxygène nécessaire." Pourtant, la lune de F.-A. Breysse, contrairement à celle d'Hergé, est habitée. Un petit peuple de "Luniens" y vit dans des maisons ressemblant à des champignons et des monstres reptiliens leur causent beaucoup de tracas. Les Terriens aideront les "Luniens" à se débarrasser de leurs ennemis en précipitant les bêtes immondes dans un gouffre sans fond. Un tel mélange de vraisemblance scientifique et de pure loufoquerie est d'autant plus surprenant qu'il concerne une bande publiée dans un hebdomadaire catholique et que les catholiques compteront parmi les plus farouches pourfendeurs de séries de S.F. "délirantes" (ou supposées telles) après 49. Pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, imaginaire et catholicisme n'ont jamais fait bon ménage.[8] Il y a donc fort à parier que Les conquérants de l'infini a dû froisser plus d'une soutane au moment de sa parution et que seuls les discours à caractère ouvertement pédagogique du professeur Orionus ont dû lui éviter les affres de l'autodafé.

Au cinéma, nous l'avons vu, les voyages dans l'espace ne font pas recette dans les années 40. C'est à peine si l'on peut citer quelques serials made in U.S.A. comme le Brick Bradford de Spencer Bennet (1947, 15 épisodes, avec Kane Richmond dans le rôle principal), le Jack Armstrong de Wallace Fox (1947, 15 épisodes, avec John Hart et Rosemary La Planche) ou le Superman de Spencer Bennet et Thomas Carr (15 épisodes, avec Kirk Alyn dans le rôle de Superman). Le Brick Bradford de Bennet propose un moyen de transport inédit pour se rendre sur la lune : une "porte de cristal". D'un côté, c'est la terre, de l'autre, la lune. En fait, la "porte" en question est la conséquence d'un budget tellement étriqué qu'il ne permettait ni l'emploi de maquettes ni la construction d'un décor montrant l'intérieur d'une fusée... Jack Armstrong met en scène une sorte de vaisseau orbital à partir duquel un savant fou veut détruire le monde. Quant à Superman, le serial commence, comme la B.D., par la croisière intergalactique du bébé prodige que ses parents envoient sur terre pour le sauver de l'explosion de la planète Krypton.

Voilà où l'on en est lorsque l'on change de décennie. Or soudain, le monde est pris de frénésie spatiale...


3 - Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun


A bien des égards, 1950 peut être considérée comme l'An 01 de la Conquête de l'Espace. Bien sûr, Allemands et Américains ont déjà construit des fusées. Beaucoup de fusées. Après la guerre, ils ont même... disons "conjugué leurs efforts". En 1949, une WAC Corporal montée sur un V-2 et lancée à White Sands a établi un record d'altitude de 400 km qui ne sera battu que sept ans plus tard, par la Jupiter-C de von Braun. Cette année-là (1950, pas 1949), von Braun, précisément, quitte White Sands pour gagner l'arsenal de Redstone, à Huntsville, Alabama, où on lui donne un mois pour remettre un rapport sur la possibilité de construire une nouvelle fusée d'une portée de 800 km. La guerre de Corée a éclaté au mois de juin et la nécessité de disposer de missiles se précise. Les conclusions de von Braun étant positives, les travaux commencent dés l'automne. Ils donnent naissance à la fusée Redstone. Parallèlement, suite aux premiers congrès d'astronautique, l'idée d'envoyer un, voire plusieurs satellites artificiels dans l'espace commence à prendre corps. Alors, cinéastes et auteurs de B.D., impatients de voir toutes ces promesses techno-scientifiques se réaliser, entreprennent de montrer au public de quoi demain sera fait.

Dés lors, l'histoire de la conquête imaginaire de l'espace, au cinéma comme dans la bande dessinée, emprunte deux chemins divergents mais complémentaires. D'un côté, on a affaire à ce que l'on pourrait appeler les "réalistes" qui, pour chacune de leurs histoires, s'entourent de techniciens, de savants et de spécialistes de haut niveau. De l'autre, on côtoie les "rêveurs", les iconoclastes, les fantaisistes de tous poils pour qui l'espace devient, plus que jamais, le lieu de tous les possibles. Et le chassé-croisé entre les uns et les autres commence dés 1950.
Avec, en prime, l'arrivée d'un nouvel outil qui va jouer un rôle non négligeable dans la popularisation des thèmes liés à la conquête spatiale : la télévision.

Par où commencer ? Par les réalistes. Où ça ? Au cinéma.

1950, c'est l'année de la sortie aux U.S.A. de Destination Moon d'Irving Pichel, produit par George Pal, sur un scénario de Robert Heinlein, Rip Van Ronkel et James O'Hanlon. Les décors (hyperréalistes) sont signés Chesley Bonestell, qui est à peu près à l'"art spatial" ce que Picasso est au cubisme, son grand novateur et son incarnation. Historiquement parlant, Destination moon est aussi important que Le voyage dans la lune de Méliès et le 2001 de Kubrick. Son succès est tel qu'il ressuscite à lui tout seul le cinéma de science-fiction américain alors moribond. Et pourtant, ce film relève à peine de la S.F. Pal, le producteur, a voulu jouer la carte du documentaire-fiction. Tout a été pesé, mesuré, vérifié, soumis à l'autorité de savants et de théoriciens de la conquête spatiale afin de coller d'aussi près que possible à la réalité. Mais c'est ce qui séduit et rassure. Dés lors, les voyages dans l'espace vont devenir l'un des thèmes majeurs du cinéma populaire américain.

Tous les réalisateurs qui, par la suite, s'inspireront de Destination moon n'accorderont pas à l'exactitude scientifique l'importance qu'elle revêt aux yeux de George Pal et d'Irving Pichel, mais la plupart prendront en compte tout ou partie des leçons contenues dans leur film.

Il est impossible d'examiner dans le détail les uvres de ces réalisateurs. On se contentera, par conséquent, de quelques titres se voulant représentatifs de la production "réaliste" des années 50 : Rocketship X-M, de Kurt Neumann (1950) et Flight to Mars de Lesley Selander (1951) sont deux films qui oscillent entre "réalisme" et space opera avec de pauvres moyens. When worlds collide de Rudolph Mate (1952) est une production George Pal où l'on retrouve Chesley Bonestell aux décors. Son thème est connu : de la fuite dans l'espace considérée comme une planche de salut pour quelques élus. Project Moonbase de Richard Talmadge (1953) est l'épisode pilote d'une série T.V. qui n'a jamais vu le jour, Ring around the moon, et qui, par conséquent, a été projeté en salles. Le scénario est signé Robert H. Heinlein. Spaceways de Terence Fisher (1953) est une production britannique émanant de la Hammer, modeste société spécialisée dans les séries B qui, à l'époque, en est encore à chercher son style.[9] Riders to the stars de Richard Carlson (1954) est presque un documentaire sur la conquête de l'espace au scénario pesant et bavard. Conquest of space de Byron Haskin (1955) est une nouvelle production George Pal inspirée de The Mars project, un livre de von Braun. C'est tout dire ! Satellite in the sky de Paul Dickson (1956) est un petit film-catastrophe réalisé en Angleterre aux effets spéciaux particulièrement soignés et au scénario paresseux. Enfin, Niebo Zowiet (distribué en Angleterre sous le titre The sky calls) d'Aleksander Kozyr et Mikhail Karyukov (1959) constitue la première grande contribution soviétique à la conquête cinématographique de l'espace et se veut une sorte de chant triomphaliste saluant sur le mode science-fictionnel la prouesse réalisée en 1957 avec le lancement de Spoutnik.

Les voyages dans l'espace n'ont pas que de bons côtés. On le sait depuis Alien, mais à l'époque on l'ignorait : là-haut, on ne vous entend pas crier. Et nous, pauvres totos cloués au plancher des vaches, à force de rester sourds à la cacophonie des sphères, nous risquons d'être désagréablement surpris par les aspects imprévisibles de la conquête du cosmos... Tel est, en gros, le "message" de The Quatermass Xperiment (Le monstre) de Val Guest (G.B., 1955) qui nous montre l'abominable transformation dont est victime un astronaute de retour sur terre après sa rencontre dans l'espace avec une matière organique inconnue. Ce film, qui adapte le premier épisode d'une série T.V. très populaire en Grande Bretagne, est un petit chef d'oeuvre de noirceur horrifique dont le thème sera repris un nombre incalculable de fois par des cinéastes sensiblement moins inspirés que Val Guest. Parmi ces imitations, citons pour ne plus en parler First man into space (1959), The crawling hand (1963), Mutiny in outer space (1965), etc.

Si nous, Terriens, pouvons voyager dans l'espace, il est probable que les habitants d'autres planètes sont capables d'en faire autant. Cette "évidence" s'impose avec force au cinéma dans les années 50 à tel point que les films d'invasion extra-terrestre deviennent la spécialité de la décennie.[10] Les mentionner dans un essai comme celui-ci nous ferait dévier de notre sujet. On en retiendra cependant un, et un seul : It came from outer space (Le météor de la nuit) de Jack Arnold sur un scénario de Ray Bradbury (1953). Pourquoi celui-là ? Parce qu'il mêle assez adroitement deux thèmes, celui du voyage dans l'espace et de ses aléas et celui de l'invasion extra-terrestre. Ceux que les Terriens prennent pour des envahisseurs sont tout simplement des voyageurs de l'espace tombés en panne d'astronef à proximité de notre planète... On a beau être Martien, on n'est pas infaillible !

Avec des films comme The Quatermass Xperiment et It came from outer space, on s'éloigne doucement (mais sûrement) du réalisme cher à George Pal et à ses héritiers. C'est que l'espace est tellement à la mode dans les années 50 que cinéastes (et auteurs de B.D. comme on le verra plus loin) le mettent à toutes les sauces. Le serial, bien qu'agonisant, continue d'en faire un champ de bataille où s'affrontent Terriens, Martiens et autres créatures d'outre-monde (Flying disc man from Mars, 1951, 12 épisodes, réalisé par Fred C. Brannon, Radar men from the Moon, 1952, 12 épisodes, réalisé par Fred Brannon, Zombies of the stratosphère, 1952, 12 épisodes, réalisé par Fred Brannon, The lost planet, 1953, 15 épisodes, réalisé par Spencer Bennet) pendant que la télévision prend le relai (Captain Video, 1949-1956, Tom Corbett, space cadet, 1950-1954, Space patrol, 1950-1956, Buck Rogers, 1950... avant sa résurrection de 1979 encore dans toutes mémoires !, Rod Brown of the Rocket Rangers, 1953-1955, Commando Cody, sky marshall of the universe, 1955, etc.). On notera, au passage, que le space opera sied bien au petit écran puisque toutes les séries de S.F. qui voient le jour aux Etats Unis dans les années 50 mettent en scène des héros de l'espace. Sans doute ces choix obéissent-ils à des impératifs économiques mais il n'y a pas que ça. A cette époque, dans l'esprit du jeune public consommateur de séries T.V., science-fiction et aventure spatiale ne font qu'un et l'on ne saurait imaginer d'autres débouchés télévisuels à la S.F. que celui-ci. Il faudra attendre la Twilight Zone de Rod Serling, qui fait ses débuts en 1959, pour que les choses évoluent. Mais cette fois, c'est le public adulte qui est visé...
Le voyage dans l'espace fournit aussi leur thème à de nombreuses comédies (assez lamentables, dans l'ensemble). En 1953, Abbott et Costello s'envolent pour Mars (Abott & Costello go to Mars de Charles Lamont). En 1957, c'est Toto, le comique italien, qui se pose sur la lune (Toto nella luna de Stafano Steno) tandis que les Trois Stooges attendent 1959 pour visiter Vénus (Have rocket will travel de David Lowell Rich) avant d'affronter des Martiens belliqueux en 1962 (The three Stooges in orbit d'Edward Bernds), l'année même où Bob Hope et Bing Crosby font une visite éclair à la planète Plutonium (Road to Hong Kong, de Norman Panama). Entretemps, les clowns mexicains Viruta et Capulina ont joué Los astronautas auprès de Vénusiennes (Miguel Zacarias, 1960). Le filon (?) de la comédie spatiale sera encore exploité tout au long des années soixante avec des films comme El conquistador de la luna (1960, Rogelio A. Gonzalez, Mexique), Moon pilot (1962, James Neilson, une production Walt Disney), Mouse on the moon (1963, Richard Lester), Way... way out (1966, Gordon Douglas, avec Jerry Lewis), The reluctant astronaut (1967, Edward J. Montaigue), etc.

Mais les années cinquante font aussi la part belle aux rêveurs, aux iconoclastes, à ces auteurs délirants, imaginatifs et décomplexés que dans le même temps, en France, on s'efforce d'étouffer. Certains titres parlent d'eux-mêmes et tant pis si les films auxquels ils correspondent n'ont pas toujours les moyens d'aller jusqu'au bout de leurs intentions... Cat women of the moon (1953, Arthur Hilton, qui en réalise un remake en 1958 sous le titre de Missile to the moon), Fire maidens from outer space (1956, Cy Roth, G.B.), War of the satellites (1958, Roger Corman), Teenagers from outer space (1959, Tom Graeff), etc. Mais dans ce domaine du rêve, de l'imagination et de l'invention, les deux films les plus importants de la décennie restent, bien sûr, This island Earth (Les survivants de l'infini - Joseph Newman, 1955) et Forbidden planet (Planète interdite - Fred M. Wilcox, 1956).

This island Earth dépeint le périple d'un couple de Terriens enlevés par des extra-terrestres vers le monde agonisant de Métaluna. Les décors sont beaux, sinon convaincants, les effets spéciaux sont assez réussis pour l'époque, et le scénario, d'un rare pessimisme, relève d'une science-fiction prenant peu à peu conscience de sa maturité. La vraisemblance scientifique (ne parlons pas d'"exactitude"!) n'est cependant pas du voyage... Le vaisseau des Métaluniens fait un bruit d'enfer dans le vide intersidéral et franchit, avant d'atteindre sa destination, un très improbable "mur de la chaleur" dont la nature et la raison d'être demeurent un mystère...

Forbidden planet, de son côté, compte parmi les dix ou quinze films de S.-F. les plus célèbres de toute l'histoire du cinéma. Son scénario, qui s'inspire de La tempête de William Shakespeare, est trop connu pour qu'on s'y attarde mais se souvient-on du texte lu par le narrateur en ouverture ? Il mérite d'être reproduit ici car, en quelques lignes, il en dit long sur la vision qu'avaient les Américains de la conquête de l'espace en 1956 : "Au cours de la dernière décennie [11] du XXIe siècle, des hommes et des femmes à bord de vaisseaux-fusées se posèrent sur la lune. En 2200 après Jésus-Christ, les humains avaient atteint les autres planètes de notre système solaire. Presque à la même époque eut lieu la découverte de l'hyper-énergie grâce à laquelle la vitesse de la lumière fut d'abord égalée et ensuite largement dépassée. C'est ainsi que l'humanité entreprit enfin la conquête et la colonisation de l'espace interplanétaire... Le croiseur des Planètes Unies C-57-D, depuis plus d'une année, a quitté sa base terrestre pour accomplir une mission spéciale vers le système planétaire de l'étoile de première grandeur Altaïr."

Que nous dit ce texte? Que l'espace a changé dans l'imaginaire des spectateurs. Qu'il s'étend désormais bien au-delà du système solaire et que, pour franchir les distances phénoménales qui nous séparent des autres étoiles, de simples fusées ne suffisent plus. Il faut recourir à une autre physique, appliquer d'autres lois que celles permettant à un astronef d'aller jusqu'à la lune. En d'autres termes, Forbidden planet témoigne de la prise en compte par la science-fiction cinématographique des lois de la relativité et de leur vulgarisation. Désormais, pour être "vraisemblable", il faudra en passer par là.

Ces lois, et les paradoxes qui en découlent, fournissent matière à d'autres films. Pour ce que l'on en retient, elles se révèlent très stimulantes pour l'imagination. Peu importe, par conséquent, que leur emploi scénaristique ne soit pas vraiment conforme aux théories des physiciens. C'est grâce à elles, en tout cas, que les quatre astronautes du film d'Edward Bernds World without end (1956) se retrouvent en l'an 2508 et que le pilote de Beyond the time barrier (Edgar G. Ulmer, 1960) se voit catapulté dans le futur. En 1968, elles joueront un tour semblable à Charlton Heston dans Planet of the apes (La planète des singes de Franklin J. Schaffner) et on les retrouvera ensuite dans quantité de productions, des plus ambitieuses (films de la série Star Trek) aux plus modestes (The spaceman and King Arthur, par exemple).

Ce qui permet aux créateurs que j'ai appelés les "iconoclastes" de s'en donner à c ur joie aux Etats Unis, c'est la bande dessinée et, plus précisément, les comic books.[12] Dans Weird Science et Weird Fantasy, deux titres publiés à partir de mai-juin 1950 par la firme E.C. où l'on croise des noms tels que Frank Frazetta, Al Williamson, Wallace Wood, Al Feldstein, Harvey Kurtzman, Ray Bradbury, etc., l'espace devient un vrai cauchemar pour ceux qui s'y égarent. Une histoire comme 50 girls 50, par exemple, publiée dans le n 20 de Weird Science (juillet-août 1953), fait du voyage vers une autre étoile son thème de départ. La durée d'un tel voyage implique que les passagers soient mis en état d'hibernation. Maintenant, imaginez que ces passagers soient au nombre de cent et qu'il y ait cinquante hommes et cinquante femmes... Dans cette histoire, l'un des hommes a décidé d'éliminer tous les autres et de réveiller les femmes l'une après l'autre en leur faisant croire que quelque chose s'est déréglé dans le système d'hibernation et qu'il va leur falloir passer le reste de leur vie ensemble. A chaque fois qu'il se lassera de celle qu'il aura réveillée, il lui suffira de l'éliminer et de recommencer avec une autre. Seulement voilà, il n'est pas le seul à avoir eu cette idée... Ce qui fonde l'originalité et la saveur des E.C. Comics, outre la qualité de leurs dessins, c'est leur extrême férocité. Celle-ci finira d'ailleurs par les perdre, mais c'est une autre histoire.

Strange Adventures et Mystery in space, deux titres de la firme D.C. qui voient le jour à peu près en même temps que Weird Science et Weird Fantasy, auront plus de chance que leurs concurrents. Il est vrai qu'ils pratiquent un humour bien moins dévastateur. Mais, à y regarder de près, les histoires publiées dans ces deux comic books ne manquent pas d'une certaine perversité. Car cette fois, non seulement on nage en pleine invraisemblance, mais on l'assume et on la revendique au point de l'ériger en style. Prenez le Space cabby, par exemple, un héros apparu dans le n 24 de Mystery in space et dont la plupart des aventures seront écrites par Otto Binder et dessinées par Gil Kane. C'est un chauffeur de taxi qui opère dans l'espace à bord d'un petit astronef et se comporte comme s'il roulait dans les rues de New York ou de San Francisco. "Conduire un taxi à travers l'espace n'est pas le meilleur moyen de s'enrichir, croyez-moi !" aime-t-il à répéter avant d'aller dévorer un hamburger dans un fast-food installé sur un astéroïde ou de prendre sa place dans la file des vaisseaux qui attendent au péage de l'autoroute des étoiles... L'univers du Space cabby se veut tout sauf réaliste. Et il en va de même pour la plupart des histoires publiées dans Strange adventures et Mystery in space, deux magazines dont la désinvolture et l'impertinence témoignent de la soudaine familiarisation du jeune public américain avec les thèmes liés à la conquête de l'espace.

En Europe, dans les années cinquante, la situation est sensiblement différente, encore qu'il ne faille pas confondre ce qui se passe en France avec ce que l'on peut voir en Angleterre, par exemple, où, le 14 avril 1950, débutent les aventures de Dan Dare dans les pages du magazine Eagle. Dan Dare, uvre conjointe du Révérend Marcus Morris (scénarios) et de Frank Hampson (dessins), est un officier des escadres interplanétaires de l'O.N.U. (qui a d'abord failli être une femme, puis un aumônier de l'espace!). Jusqu'en 1955, ses exploits sont limités "à un système solaire très peuplé et doté d'une riche histoire" (Pierre Couperie). Ensuite, la série devient interstellaire. C'est une bande superbe aux histoires originales et aux dessins somptueux qui joue davantage la carte du réalisme (des décors, des vaisseaux, des personnages...) que celle de la stricte "vraisemblance" scientifique. Quatre ans plus tard, toujours en Angleterre, naît Jeff Hawke, space rider, de Sidney Jordan, dans le Daily Express. Cette fois, c'est le public adulte qui est visé. Les voyages dans l'espace deviennent vite le lot quotidien du héros, mais l'espace en question offre peu de points communs avec celui des astronomes. Dieux et déesses y côtoient Grands Anciens et entités de toutes sortes. Les distances s'abolissent de par la seule vertu de la pensée. Le temps ne compte plus et l'on nage en pleine fantasy...

Pendant ce temps, en France (et en Belgique), les jeunes lecteurs de l'hebdomadaire Tintin découvrent Objectif Lune et On a marché sur la Lune... Ces deux histoires disent bien l'image de la "conquête spatiale" que l'on entend proposer à la jeunesse franco-belge. On peut rêver, certes, mais dans les limites autorisées par la Loi. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler qu'à la même époque (1952-1953), L'Epervier bleu, personnage créé par Sirius dans Spirou, se voit contraint de regagner la Terre à toute vitesse après un séjour-éclair dans l'espace (in La planète silencieuse) pour cause d'"influence néfaste sur la jeunesse". Pourtant, elle est bien sage, l'histoire de Sirius, mais il a eu le tort d'expédier son héros sur la face cachée de la Lune pour y rattraper un groupe de bandits et leurs otages. Et cette situation a été jugée "trop invraisemblable" par la toute récente et zèlée "Commission de Surveillance et de Contrôle des Publications destinées à l'Enfance et à l'Adolescence."

Rien de tel chez Tintin, évidemment. Son expédition lunaire prend en compte toutes les connaissances de l'époque en matière de voyage spatial et n'ajoute rien qui puisse être taxé d'"invraisemblable". La Lune d'Hergé est bien l'astre mort que les astronomes contemplent à travers leurs télescopes et les moyens techniques mis en uvre pour s'y rendre sont tels que les imaginent déjà les théoriciens de la conquête de l'espace : considérables.

Mon intention n'est pas de dénigrer l' uvre d'Hergé. Comme tout le monde, j'admire son épopée lunaire pour sa rigueur, son mélange d'aventure et de burlesque, sa construction, son élégance... tout, quoi. Mais force m'est de reconnaître que l'imaginaire, cet ennemi des censeurs et des moralistes, n'y trouve pas son compte et que le rêve, le vrai, n'y a pas sa place. Cependant, la voie est tracée et hors d'elle, il n'y aura presque pas de salut pour les voyageurs de l'espace francophones avant le milieu des années soixante... "Presque", car la vigilance de la Commission de Surveillance et de Contrôle se relâche dés que l'on quitte le territoire des grands illustrés pour la jeunesse. Et au-delà s'étend une jungle où la plupart des porteurs refusent de nous suivre, celle des "petits formats" et des "récits complets".
Là, c'est la débauche, l'ivresse, le vertige... Ça commence en 1953 avec Météor des éditions Artima. Giordan pour le dessin et Lortac pour les textes nous y invitent à suivre de planète en planète le docteur Spencer, Sam Spade et le mécanicien Texas à bord de leur fusée Spacegirl. Ça continue avec des titres comme L'an 2000 (1953), Aventures de demain (1956), Cosmos (1956, Artima encore, avec du matériel espagnol), Atom-Kid (idem avec, en prime à partir du n 7, un excellent space opera d'origine britannique : La famille Rollinson dans l'espace), et ça se poursuit avec Sidéral et Aventures Fiction (traduction chez Artima des bandes paraissant dans Strange Adventures et Mystery in space), Monde Futur, Spoutnik, Kon Tiki (magazine édité en 1959 chez Impéria contenant une bande intitulée Les enfants de l'espace), etc. Même des héros tels que Bibi Fricotin, Charlot ou Les Pieds Nickelés, que rien ne prédisposait, à priori, à s'envoler pour d'autres mondes, effectuent de gré ou de force un ou plusieurs voyages interplanétaires (Bibi Fricotin et les soucoupes volantes, Bibi Fricotin et les Martiens, Charlot pionnier interplanétaire, Charlot sur la lune, Les Pieds Nickelés sur Bêta 2...). Il résonne fort, tout au long des années cinquante, l'appel des étoiles, dans ces petits illustrés auxquels on refuse l'accès des maisons bourgeoises. Si fort qu'il incite quelques héros de journaux "respectables" à imiter leurs fort inconvenants confrères. En 1958, le très oublié Alain Cardan de Gérald Forton effectue une timide sortie dans l'espace dans Allô, ici Vénus, qui paraît dans Spirou, et en 1960 le Dan Cooper d'Albert Weinberg, qui a déjà visité un satellite artificiel dans Le maître du soleil (1958), met Cap sur Mars dans le Journal de Tintin. A peu près à la même époque déferlent en France quantité d'ouvrages qui, soit sous forme de bandes dessinées, soit sous celle de livres illustrés, familiarisent les jeunes lecteurs avec les aspects scientifiques et techniques de la conquête spatiale. Quelques titres pris au hasard : la série Aventures dans l'espace de Willy Ley, illustrée par J. Polgreen (1958, éditions des deux coqs d'or), A la découverte de l'espace de R. Wyler, illustré par T. Gergely (1959, éditions des deux coqs d'or), Bientôt... les voyages interplanétaires (1960, série Le monde qui nous entoure), L'homme dans l'espace (1960, série les albums filmés J, O.D.E.J.), Fusées, réacteurs et missiles (1960, Classiques illustrés - série spéciale), etc.

Ces titres, d'origine américaine, témoignent de la sensibilisation croissante des mentalités au thème des voyages dans l'espace. Il faut bien ça pour qu'à peine dix ans plus tard, ce thème trouve sa conclusion fantasmatique avec le film de Kubrick 2001, l'Odyssée de l'espace, et son aboutissement technologique avec la mission Appolo.


4 - Le silence des espaces infinis...


S'il fallait désigner quatre événements incarnant l'évolution du rêve spatial occidental au cours des années 60, ce serait, dans l'ordre, la parution du Barbarella de Jean-Claude Forrest en 1962, la diffusion du premier épisode de Star Trek à la télévision américaine en 1966, la sortie du film de Kubrick 2001, l'Odyssée de l'espace en 1968, et le débarquement sur la Lune des membres de la mission Apollo XI le lundi 21 juillet 1969.

Apparemment, ces quatre événements n'ont rien à voir entre eux. Pourtant, ils participent, chacun à sa manière, d'un seul et même phénomène que j'ai nommé : "appel des étoiles".

Barbarella est une bande qui a été mal comprise au moment de sa publication dans V-Magazine en 1962 et plus encore lors de sa sortie en album chez Losfeld en 1964 (l'année où Dick Tracy pouvait s'exclamer : "J'aurais vécu suffisamment pour voir les peuples voyager d'une planète à l'autre"...). On n'a voulu y voir qu'une série "impudique", s'adressant à des intellectuels frondeurs en mal de sensations troubles [13] alors que la très relative liberté de m urs dont jouit l'héroïne de Forest est avant tout le signe d'une reconquête, celle de ces "terrains vagues livrés à l'imagination" dont parle Eduardo Rothe à propos des "territoires d'ultraciel" dans un texte écrit en 1969.[14] Jacques Chambon, l'actuel directeur de la collection Présence du Futur, est l'un des rares à l'avoir pressenti. "S'il place au centre de ses histoires une héroïne aux moeurs libertines," explique-t-il dans un article publié dans le n 7 du fanzine Mercury (février 1966), "Forest cherche essentiellement à créer des situations nouvelles. L'humour de ses croquis et de son texte, l'étonnante diversité de ses personnages et de sa faune, l'invention surréaliste, l'insolite des paysages, tout cela situe l' uvre de Forest en dehors des préoccupations essentiellement érotiques." Aussi la parution de Barbarella a-t-elle engendré un double phénomène. D'une part, elle a donné naissance à une quantité invraisemblable d'héroïnes cosmiques qui, de Scarlett Dream (R. Gigi, C. Moliterni) pour le haut de gamme à Selene, Alika et autres Gesebel pour le lumpenprolétariat d'expression graphique, constituent autant de variations sur le thème de la "femme-à-poil-de-l'espace". D'autre part, et c'est le plus important, elle a libéré la bande dessinée des liens qui l'entravaient et permis à des bandes comme les Naufragés du temps ou même Valérian d'exister. (Pour les Naufragés du temps [dessins de Gillon], d'ailleurs, rien de très étonnant, puisque Forest en est le premier scénariste.) En d'autres termes, Barbarella marque non pas la naissance de la "bande dessinée pour adultes" mais celle de la "bande dessinée adulte" tout court. Et l'espace s'y identifie aux rêves de liberté et d'émancipation de toute une génération.

Peu importe le "réalisme", désormais. Tintin a, en quelque sorte, épuisé le sujet. Maintenant, si l'on voyage dans l'espace, dans la bande dessinée, c'est pour s'éclater, pour rêver, pour côtoyer l'impossible. Témoin ces bandes qui paraissent en Italie, Cinque della selena (1966 - Milano Milani pour le texte, Dino Battaglia pour le dessin), où de sages Martiens indiquent à un groupe de Terriens le chemin d'un autre univers, ou Cinque su Marte (1967, Dino Battaglia) où est décrite une expédition sur Mars effectuée à bord d'un astronef marchant au charbon au début du siècle... Témoin aussi les bandes de S.F. paraissant dans Pilote. Valérian, bien sûr, dont il sera question plus loin, mais également Lone Sloane de Philippe Druillet, qui fait ses premiers pas chez Losfeld en 1966. Dans Lone Sloane, ce n'est plus seulement le héros qui sillonne les routes de l'espace mais l'espace lui-même qui voyage à l'intérieur de la bande dessinée pour en faire imploser les codes, les cases, l'esthétique... Eblouissante démonstration de liberté, d'invention, d'émancipation.

Les leçons de Barbarella et de Lone Sloane sont comprises jusqu'aux Etats Unis où apparaissent, d'abord le personnage du Silver Surfer, (1966) "poor lonesome spaceman" exilé sur une Terre convoitée par d'inconcevables entités venues d'outre-espace, ensuite celui de Sally Forth de Wallace Wood (1969), revanche erotico-inconvenante d'un ancien pilier des E.C. Comics. Dans un cas comme dans l'autre, la B.D. de S.F. made in U.S.A. affirme, elle aussi, son émancipation et son droit à l'impertinence.

Mais ce qui marque le plus la décennie aux Etats Unis, c'est la diffusion de Star Trek à la télévision à partir de 1966. Star Trek n'est pas la première série télévisée se déroulant dans l'espace, beaucoup s'en faut. Oubliant toutes les feuilletons pour enfants qui ont vu le jour dés la fin des années 40, les critiques spécialisés s'accordent généralement pour décerner la médaille de "Premier vrai space opera télévisé de l'age de l'espace" à Lost in space, série produite à partir de 1965 par Irwin Allen et contant les aventures d'une famille, les "Robinson", errant dans le cosmos par suite du sabotage du système de contrôle de l'astronef où elle s'est embarquée... De plus, en 1966, les petits écrans du monde entier se sont déjà mis à l'heure spatiale. Par exemple, le mardi 11 décembre 1962, la télévision française a diffusé une dramatique réalisée par Alain Boudet sur un scénario de Michel Subiela tiré du roman de E.C. Tubb Le navire étoile. Cette histoire repose entièrement sur le thème du voyage dans l'espace puisqu'elle dépeint la vie à bord d'un vaisseau gigantesque où se succèdent plusieurs générations, mais son adaptation n'a pas été jugée suffisamment convaincante par les télespectateurs franco-français pour que semblable expérience soit renouvelée.[15] Pour Star Trek, en revanche, aux Etats Unis, c'est le triomphe. "Espace," dit la voix d'un commentateur en ouverture, "frontière de l'infini vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission de cinq ans : explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d'autres civilisations et, au mépris du danger, avancer vers l'inconnu."[16] Pourquoi Star Trek remporte-t-il un tel succès auprès du public américain ? La qualité de ses scénarios, de ses décors et de ses interprètes y est sans doute pour beaucoup mais, comme le pense Gene Roddenberry, le producteur, cela n'explique pas tout. Le "message" de Star Trek, selon Roddenberry, c'est que l'homme est une "étrange créature qui n'en est qu'au tout début de son évolution, qui fait preuve de lâcheté, de violence, de faiblesse, et dont le comportement est souvent incompréhensible, mais qui, malgré tout, est sacrément magnifique." Star Trek annonce la grande aventure des prochaines décennies, la "nouvelle frontière" à laquelle l'homme va s'attaquer. C'est un hymne à la conquête spatiale, le prolongement d'un rêve, l'incarnation sublime, humaniste et naïve du Désir qui anime tout un peuple : se lancer, enfin, à l'assaut du ciel. Par une singulière ironie du sort, cette saga s'achèvera en 1969, l'année même où le Désir d'Espace de l'homo americanus trouvera enfin de quoi s'assouvir "pour de vrai" sur le sol lunaire.

Au cinéma, dans les années 60, la course à l'espace s'accélère. Tout le monde s'y met : Américains, Italiens, Espagnols, Anglais, Allemands, Suédois, Japonais, Tchèques, Polonais, Russes, Roumains... Il n'y a guère que les Français que cela ne semble pas intéresser. Et encore... Le Barbarella que signe Roger Vadim en 1966, avec Jane Fonda dans le rôle principal, est une coproduction franco-italienne. Il est vrai qu'il s'agit d'un film un peu particulier dont on ne peut dire qu'il a pour réel sujet la conquête du Cosmos.

En fait, deux conceptions de l'espace s'affrontent sur les écrans du monde avant que ne tombe 2001. D'un côté, il y a les pays de l'Est qui prennent la chose très (trop?) au sérieux avec des films comme Der Schweigende Stern (1960, Kurt Maetzig, Pologne/R.D.A., d'après un roman de Stanislas Lem [17]), Planeta bour (1962, Pavel Klushantsev, U.R.S.S. [18]), Icarie XB-I (1963, Jindrich Polak, Tchécoslovaquie [19]) ou Toumanosti Andromedi (1968, Yevgeny Sherstobitov, U.R.S.S., d'après le roman d'Ivan Efremov La Nébuleuse d'Andromède). De l'autre, il y a les Occidentaux qui font du voyage dans l'espace le thème de prédilection de leurs séries B et Z. Quelques titres : Space men (1960, Antonio Margheriti, Italie), I pianeta degli uomini spenti (1961, Antonio Margheriti, Italie), Journey to the seventh planet (1961, Sidney Pink, U.S.A./Suède), Mouse on the Moon (1963, Richard Lester, Angleterre), First men in the Moon (1964, Nathan Juran, Angleterre, d'après H.G. Wells), Robinson Crusue on Mars (1964, Byron Haskin, U.S.A.), Terrore nello spazio (1965, Mario Bava, Italie/Espagne), Way way out (1966, Gordon Douglas, U.S.A., avec Jerry Lewis), The terrornauts (1967, Montgomery Tully, Angleterre, sur une scénario de John Brunner), etc. Dans ces films, le moins qu'on puisse dire, c'est que la vraisemblance et l'exactitude scientifique ne font pas partie des préoccupations des auteurs. Il n'y a guère que le très soporifique Countdown de Robert Altman (1966, U.S.A.) qui tente de prolonger la tradition réaliste qui a prévalu au début des années 50. Les autres, tous les autres, brassent allégrement des genres aussi divers que le western, le nudie, le film d'aventure et le film d'épouvante pour nous offrir une vision du voyage dans l'espace beaucoup plus proche de celle des pulps des années 30 et 40 que de celle de von Braun. Et c'est au milieu de ce joyeux désordre qu'explose la bombe 2001.

"L'intrigue proprement dite n'a, dans ce film, qu'une importance secondaire," peut-on lire dans le n 1-bis de mars-avril 1969 du magazine Chroniques de l'Art Vivant.[20] "C'est la forme qui est essentielle. Le vrai sujet d'Odyssée spatiale (sic !) n'est pas la naissance de l'humanité, la folie meurtrière d'un computer géant ou la rencontre sur Jupiter d'un Etre supérieur. Le vrai sujet du film, ce sont les vaisseaux flottant avec une lenteur irrésistible d'un bord à l'autre de l'écran, le mouvement perpétuel de la station spatiale en forme de roue, le survol en rase-motte du sol lunaire, la plongée dans les nébuleuses et la fantastique chevauchée du module au-dessus de paysages agrandis aux dimensions d'un rêve. Les apparences sont ici plus parlantes que les anecdotes car elles racontent une histoire où l'Espace tient le premier rôle."

On n'a pas fini de mesurer l'importance historique, culturelle, technique et esthétique du film de Kubrick. Avec lui, l'Espace change de visage. Il devient ce "radicalement autre" devant lequel l'homme ne peut que s'incliner, cet infini au silence incommensurable qui exige une métamorphose de l'humanité pour être approché. On y a vu le premier grand film de science-fiction de l'histoire du cinéma. D'un certain point de vue, c'est peut-être aussi le dernier. En tout cas, en allant jusqu'au bout du rêve, il montre ce que représente l'Espace dans l'inconscient de ceux qui croient encore à sa conquête : l'obscur objet du désir.

Le 21 juillet 69 à 3h56, Neil Armstrong pose son pied gauche sur le sol lunaire et s'exclame : "Ça y est ! Je tâte le sol ! C'est dur. C'est très ferme. Ça ressemble à de la poussière de charbon." Puis, après un instant de silence, il reprend d'une voix calme : "Je marche. Je n'ai aucune difficulté à marcher. Tout est plat autour de moi. Dieu que c'est beau! Une magnifique désolation!... C'est un petit pas pour l'homme que je viens de faire, mais c'est un bond de géant pour l'humanité."

On connaît la suite. Le 7 décembre 1972, Apollo 17, la dernière mission pilotée lunaire américaine, s'envolera vers la lune. Puis le programme tout entier sera abandonné. Dorénavant, priorité sera donnée aux stations et aux vols orbitaux ainsi qu'aux sondes inhabitées. L'imaginaire s'en trouvera-t-il affecté ? Et comment !



5Drogue, sexe et rock and roll...

Les historiens de la science-fiction ont tort de situer l'âge d'or du genre dans les années 30 et 40. Il ne s'est jamais aussi bien porté, tous supports confondus, que dans les années 70. Trop bien peut-être...

Les années 70 ! La mort de De Gaulle, Woodstock, le triomphe de la mode hippie, la banalisation du joint, les 4L et Coccinelles couvertes de motifs psychédéliques, la vague pop, la légalisation de l'IVG, la mort de Mao, l'ouverture du Centre Pompidou, le yoga, le train Corail, la liberté sexuelle, la contre-culture... Tout parait possible, à portée de main. On nage en plein bonheur, en pleine utopie. Comment voulez-vous que la S.F. n'y trouve pas son compte? Plus qu'un genre - littéraire, cinématographique, pictural, graphique... - elle s'érige en culture.

Beaucoup ont voulu voir dans ce déferlement de collections, de revues, de B.D., de films, de séries, etc. un phénomène de mode. Comme si la mode, concept commode, pouvait faire surgir ex-nihilo pareil engouement pour un genre regardé jusqu'alors - surtout en France - comme puéril et marginal. Non, la vérité est plus complexe. Elle tient d'abord à l'aspect désacralisant de la S.F. J'irai jusqu'à dire à son aspect sacrilège. Les années 70 sont la décennie de la constestation, de la démythification, de la désacralisation... Or quel genre d'images et de récits est-il le mieux à même d'exprimer ce phénomène que la science-fiction ? C'est le lieu par excellence de la liberté, de l'invention, de l'implosion des possibles, de la prolifération des réalités...

Et puis il y a autre chose... Les artistes (dessinateurs, scénaristes, cinéastes, illustrateurs, etc.) qui arrivent alors à maturité ont tous été élevés à la science-fiction. Ils avaient entre cinq et dix ans au début des années 50. Ils ont vu Destination Moon, War of the worlds, Forbidden Planet... Ils ont lu Meteor, Sidéral, Aventures Fiction... Ils ont suivi Tintin et ses amis sur la lune. Ils ont tout appris au sujet des voyages interplanétaires en feuilletant les ouvrages de Willy Ley ou de ses imitateurs. Bref, la conquête spatiale fait partie de leur culture. Et le regard qu'ils portent sur elle est un regard d'adultes. Mais l'exploit accompli par Armstrong et ses compagnons ressemble trop à celui de Tintin. La lune d'Apollo, nos artistes la connaissent depuis vingt ans. Ce qu'ils veulent, c'est renouer avec le merveilleux, l'extravagant, le ludique de leurs rêves d'enfants en allant jusqu'au bout de ce qu'ils leur ont fait entrevoir... et en dénonçant au passage les aspects "impérialistes" de la "vraie" conquête de l'espace.

Les mots-clés pour parler du traitement imaginaire de la conquête spatiale dans la bande dessinée et au cinéma au cours des années 70 sont : maturité, invention, dérision, contestation.

Ces quatre paramètres s'appliquent parfaitement à une bande comme Les naufragés du temps de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, série commencée au cours des années 60 puis "suspendue" pendant près de dix ans pour renaître de ses cendres en 1974, ou à Valérian, agent spatio-temporel de Jean-Claude Mézières et Pierre Christin. Valérian aussi a débuté dans les années 60 mais cette bande, qui continue de paraître aujourd'hui sans avoir rien perdu de ses qualités graphiques et scénaristiques, est, de par son ton, son humour et ses orientations tant philosophiques que politiques, très enracinée dans les années 70. "L'immense majorité de la B.D. française, et à plus forte raison américaine, se situe à droite," précisait Pierre Christin vers 1973-1974. "Dans Valérian, il y a le désir de situer pour une fois la B.D. narrative à gauche, en montrant des foules et des forces sociales en uvre, et non plus seulement des héros." Ce militantisme revendiqué et pleinement assumé n'empêche pas Valérian, agent spatio-temporel d'être une série très novatrice où tendresse, humour et subtilité confèrent à chaque album une saveur inégalée. De plus, l'espace y devient "continuum espace-temps". Les héros ne se contentent pas de voyager d'une planète à une autre mais ils peuvent aussi se déplacer dans le temps... Valérian ou comment l'astrophysique post-einsteinienne vole au secours de la poésie... à moins que ce ne soit l'inverse.

Maturité, invention, dérision et contestation se retrouvent avec plus ou moins de bonheur dans la quasi-totalité des bandes de S.F. publiées en Europe durant les années 70. Celles-ci existent en trop grand nombre pour être toutes mentionnées mais l'on peut citer, à titre d'exemples : Le vagabond des limbes (Godard et Ribera), Orion, le laveur de planètes (Gigi et Moliterni), Luc Orient (Greg et Eddy Paape.. encore une bande née à la fin des années 60), Yoko Tsuno (textes et dessins de Roger Leloup [21]), Lone Sloane (Druillet, évidemment... grand précurseur dont on ne sait s'il faut le ranger dans les années 60 ou 70, voire 80, 90 et au-delà...), etc. Et la décennie 70, c'est aussi celle de la prolifération des magazines de bande dessinée "adulte" au premier rang desquels il convient de placer Métal Hurlant.

Le n 1 paraît début 1975. Dans un bref édito, Jean-Pierre Dionnet énonce les intentions de l'équipe fondatrice, les "Humanoïdes Associés" (Druillet, M bius, Dionnet, Farkas) :"Sortir tous les trois mois un magazine de science-fiction en bandes dessinées où ils (les "Humanoïdes Associés") étaleraient complaisamment leurs fantasmes putrides." Pari tenu. Les voyages dans l'espace tiennent la première place parmi les thèmes abordés dès le premier numéro. Mais quels voyages! On est à des années-lumière de Tintin et des expéditions lunaires des années 50. Par exemple, dans Approche sur Centauri de Druillet (scénario) et M bius (dessins), qui ouvre le n 1, il est question de plongée dans l'hyperespace, concept désormais tenu pour connu de tous,[22] et des altérations baroques qui en résultent. Le ton est donné. On jongle avec les idées issues d'une S.F. littéraire en pleine effervescence en se moquant éperdûment de la ci-devant vraisemblance pour traduire en images (éblouissantes sous le crayon de M bius/Gir) toute une fantasmatique liée à la prolifération des possibles. Métal Hurlant et ses artistes poursuivront dans cette veine tout au long des années 70. Et ils feront des émules. A Pilote, notamment, qui, devenu "magazine pour adultes" au début des années 70, publie de 1976 à 1979 plusieurs numéros "hors série science-fiction" où se bousculent nouveaux venus bourrés de talent et auteurs confirmés soucieux d'innover. Parmi les nouveaux venus, il convient de réserver une place à part à Enki Bilal pour deux albums - entre autre - aux titres évocateurs : L'appel des étoiles (1975) et Mémoires d'outre-espace (1978). L'espace de Bilal, baroque, cruel, surprenant, bourré de pièges et de chausse-trappes, ne doit plus rien à l'astrophysique et encore moins à l'astronautique, et l'auteur le façonne au gré de son imaginaire nourri de mille références personnelles, littéraires, picturales et cinémato-graphiques. Le résultat est vertigineux...

Cette situation ne concerne pas que la B.D. franco-belge (laquelle est tout de même en train de devenir la meilleure du monde...). En Espagne, par exemple, Estaban Maroto rassemble un groupe de Terriens pour former une patrouille galactique sous les ordres d'un extra-terrestre dans une bande au graphisme sophistiqué, 5 X Infini. Et en Italie, Guido Crepax fait déjà figure de précurseur avec son Astronave pirata qui date de... 1968. Toutefois, c'est aux Etats Unis que les voyages dans l'espace occupent la place la plus importante dans la bande dessinée.

Vers la fin des années 60, les Américains ont découvert, eux aussi, la B.D. pour adultes. C'est l'age d'or des "comix" underground où l'on retrouve sous une forme exacerbée ces paramètres de maturité, d'invention, de dérision et de contestation dont il a déjà été question. Le plus significatif de ces comic books d'un genre nouveau est peut-être Slow Death qui voit le jour chez "Last Gasp" en 1970 et où se bousculent des auteurs-dessinateurs tels que Sheridan, Jaxon, J. Osborne, Richard Corben, Larry-Welz, Tom Veitch, Greg Irons, Charles Dallas, etc. Slow Death résulte de plusieurs phénomènes. On y retrouve, chez Rand Holmes notamment, l'influence des E.C. Comics des années 50. On y décèle aussi l'empreinte de la B.D. de S.F. franco-européenne. Et l'on y croise tous les grands thèmes de la contre-culture de la fin des années 60 et du début des années 70 : drogue, sexe, rock, radicalisme politique, écologie, etc. Le mélange est plutôt corrosif. Les Terriens y apparaissent sous les traits d'infâmes colonisateurs qui exportent dans l'espace leur haine, leur aveuglement et leurs déchets radioactifs. Ils n'en oublient pas pour autant qu'ils sont des êtres sexués et le cosmos devient une sorte de méga-lupanar où toutes les occasions sont bonnes pour forniquer entre espèces plus ou moins évoluées issues des mille recoins de l'espace-temps... D'autres titres (à l'existence plutôt éphémère) paraissent dans la foulée, reprenant les mêmes thèmes (Spaced out, Moondog, etc.), tandis que de grands solitaires explorent des voies plus personnelles, quoique plus hermétiques, comme Victor Moscoso avec son Cosmicomics qui paraît en 1971. Cosmicomics est un petit magazine tout en images et en couleur, sorte de Très Riches Heures Psychédéliques où s'affrontent petits Mickeys, vaisseaux sortis tout droit de 2001 et vignettes érotiques... en toute absence de contraintes et de scénario. Très vite, cependant, on en revient à une conception moins ouvertement politico-écolo-sexualo-provocatrice de la S.F. avec certains "comix" de la deuxième génération tels que Star Reach, dont le premier numéro paraît en avril 1974. Les grands noms de cette époque, dans le domaine qui nous intéresse, sont Jeff Jones (auteur, en 1973, d'un excellent comix plein de choses de l'espace : Spasm !), Howard Chaykin, Dick Giordano, Frank Brunner, Bob Smith... Ces artistes, appelés pour la plupart à un brillant avenir, renouent avec la tradition épique et visionnaire de la science-fiction littéraire anglo-saxonne des années 60 et 70. L'espace y est leur territoire de prédilection, un espace infini, surprenant, surpeuplé... où les Terriens sont décidément bien peu de chose. Du reste, S.F. écrite et S.F. dessinée ont de plus en plus souvent tendance à se croiser. Aussi n'est-il guère surprenant de voir apparaître vers 1976-1977 des comic books pour adultes adaptant purement et simplement des écrivains comme John W. Campbell, Isaac Asimov, Poul Anderson, Robert Silverberg, Jack Williamson, Harlan Ellison, Alfred Bester, Arthur C. Clarke, A.E. van Vogt, Stanley G. Weinbaum, et quelques autres. C'est le cas de Starstream : adventures in science fiction (1976), Unknown worlds of science fiction (1976) ou Andromeda (1977).[23] Ce phénomène connaît son apothéose à la fin de la décennie avec les "graphic novels" dont il sera question plus loin...

Les grandes firmes comme la D.C. et la Marvel s'efforcent, elles aussi, de ne pas rester sourdes à l'appel des étoiles. Malheureusement, ça ne marche pas très fort. Tout se passe comme si les voyages dans l'espace version B.D. n'intéressaient plus les kids à qui s'adresse la plus grosse part des titres édités par ces firmes (quoiqu'à la Marvel, où l'on confie au très surestimé Jack Kirby le soin de trouver une suite graphique à 2001, a space odyssey en 1976-1977, on lorgne de plus en plus du côté du public "adulte"). Heureusement (et malheureusement, tout à la fois), le cinéma ne va pas tarder à voler au secours de la BD. Car c'est au cours de la décennie, en 1977 pour être exact, que sort Star Wars, le film de George Lucas, lequel engendre aussitôt une adaptation en comic books (chez Marvel) et ressuscite le space opera tous azimuts.

Résurrection du space opera, donc... chez DC, notamment, où l'on essaie, sans succès, de relancer des comic-books de S.F. genre Strange Adventures et Mystery in Space avec, d'abord, Time Warp, puis Mystery in Space nouvelle manière. Echec sur toute la ligne. Space opera encore avec Star Hawks de Ron Goulard (scénario) et Gil Kane (dessins). Très joli (Gile Kane oblige...), très drôle... mais en retard d'une décennie. Space opera, enfin, bon chic bon genre, avec les "graphic novels", autrement dit des "romans en images" édités dés la fin des années 70 sous forme d'albums à l'européenne. On y trouve des adaptations de classiques de la S.F. littéraire (Stars my destination d'Alfred Bester, par exemple, dessiné par Howard Chaykin en 1979) et des histoires originales (Empire de Samuel R. Delany, dessiné, lui aussi par Howard Chaykin en 1978, ou Amberstar, signé tant en ce qui concerne le scénario que le dessin [24], par Bruce Jones en 1980).

Tout cela est très beau, très impressionnant, très abouti, et capitalise sur le succès de Star Wars. Hélas, c'est la fin d'une époque et d'un engouement... La conquête de l'espace version B.D. y vit ses derniers feux... ou peu s'en faut. Mais personne n'est encore à même de s'en rendre compte.

Et ça, c'est de la faute à Star Wars [25]. Seulement voilà, Star Wars n'a pas surgi du néant. Ce n'est pas pour rien qu'il s'est écoulé près de dix ans entre la sortie du 2001 de Kubrick et le film de Lucas. Car ce n'était pas facile de faire du space opera au cinéma après 2001...

Revenons vers la fin des années 60 et au début des années 70. La conquête de l'espace a déçu. Neil Armstrong n'a pas rencontré de Sélénites et l'on commence à s'apercevoir qu'il risque de s'écouler quelques décennies avant qu'un équipage terrien ne débarque sur Mars. De plus, on pressent très fortement que la planète rouge n'est pas plus habitée que la lune... et l'on sait qu'il faudra attendre un à deux siècles avant que l'on ne songe à envoyer quelqu'un hors des limites du Système Solaire. Ok. Mais rien n'empêche de rêver. Ok again. Seulement voilà, après Kubrick, il devient de plus en plus difficile de donner une forme convaincante aux rêves des scénaristes sur un écran. Tout le monde ne peut pas s'offrir des effets spéciaux à la 2001. Alors, l'espace au cinéma se fait tout petit pendant quelques années. Journey to the far side of the sun de Robert Parrish (1969), un exemple parmi tant d'autres, reprend sans envergure (et sans moyens) l'idée d'une planète jumelle de la Terre située de l'autre côté du soleil. Marooned de John Sturges (1969) joue la carte de la vraisemblance technologique et du réalisme visuel pour nous conter une histoire de sauvetage dans l'espace dont tout le monde se fout, et Moon Zero Two, une petite production de la Hammer signée Roy Ward Baker (1969), invente - sans trop y croire - un nouveau genre : le western spatial. Bien sûr, tous les films qui sortent après 2001 ne sont pas de ce niveau, mais l'on est loin du bouillonnement de la décennie précédente. Beaucoup de ces films exploitent les thèmes issus de la contre-culture post-soixante huitarde que l'on a déjà vus à l' uvre dans la BD. Ainsi Silent Running de Douglas Trumbull (principal responsable des effets spéciaux optiques de 2001), réalisé en 1971, présente-t-il le voyage dans l'espace comme l'ultime recours des écolos contre la dégradation de l'environnement. Flesh Gordon de Michael Benveniste (1974) est une relecture sexuellement très libre et très libérée de la bande d'Alex Raymond, et Dark Star de John Carpenter (1974) dépeint sur le mode parodique la vie quotidienne à bord d'une station spatiale occupée par des barbus désabusés que l'on croirait échappés d'un campus de Berkeley. Mieux encore, Capricorn One de Peter Hyams (1977), présente la conquête de l'espace comme une vaste supercherie. Des astronautes censés se poser sur Mars vivent leur mission dans un studio de cinéma aux décors imitant les paysages de la planète rouge ! Les voyages dans l'espace ? nous dit Peter Hyams. Ça n'est plus qu'une affaire d'effets spéciaux.

Une fois de plus, au cours de cette décennie désabusée, il n'y a guère que les pays de l'Est pour prendre le cosmos au sérieux. Signale - Ein Weltrauma-benteuer, de Gottfried Kolditz (1970), Solaris de Tarkovsky (1971) ou bien Moskva-Kassiopeia de Richard Viktorov (1974) sont autant de déclinaisons métaphysico-matérialistes d'une seule et même obsession : un jour, on ira là-haut et les ploutocrates occidentaux verront de quel bois on chauffe nos astronefs. Autant dire, par conséquent, que le voyage dans l'espace n'est plus vraiment le thème dominant de la décennie à l'écran... même si le cinéma de science-fiction connaît alors, avec d'autres thèmes, une vogue sans précédent.

Et en 1977 (nous y voilà !) sort Star Wars. Ce film est à la fois l'aboutissement et la synthèse de tout ce qui l'a précédé. Son succès - phénoménal - témoigne de la richesse de son propos sous-jacent et il prend tellement de court critiques et exégètes qu'il ne suscite, sur le moment, que commentaires complaisants ou articles révélant un complet désarroi. Exemplaire à cet égard est la réaction d'un Freddy Buache, directeur de la cinémathèque suisse, qui, ne disposant d'aucun élément susceptible de l'aider à déchiffrer ce film, voit en lui "le premier (...)d'une longue série, programmée avec précision" (se situant) "à la base d'une mode qui renvoie à l'analyse sociologique du phénomène." Pauvre Buache, perdu sans carte ni boussole dans une forêt d'icônes, de signes et de références qui lui sont inconnus... Pauvre garçon se réfugiant derrière "l'analyse sociologique" (son expression favorite dés qu'il affronte un phénomène dont la nature lui échappe...) pour rendre compte d'un film auquel il ne comprend rien ! Brave gars qui voit cynisme et calcul là où il y a expression spontanée d'une culture, d'une histoire, d'un parcours dont l'origine se situe quelque part vers la fin des années 40 et le début des années 50. Ne lui en voulons pas trop, cependant. La perception buachienne de Star Wars est celle de millions de gens bercés aux flons-flons d'un académisme culturel passéiste qui s'est toujours efforcé de les tenir à l'écart des territoires ténébreux où se façonne l'âme du siècle. Pas étonnant, dans ces conditions, que le directeur de la cinémathèque suisse n'ait pas vu dans ce film l'aboutissement d'un rêve, l'assouvissement d'un désir, l'accomplissement d'un mythe. Car ne nous y trompons pas, Star Wars est beaucoup plus que la luxueuse pâtisserie qu'on a voulu en faire. C'est la synthèse sincère, impulsive et vicérale de tous les fantasmes liés à une conquête de l'espace rêvée depuis plus de trente ans. Star Wars, c'est la revanche de l'imaginaire sur la technologie. Star Wars, c'est l'imagerie hyperréaliste de 2001 + le délire iconoclaste des comics de chez EC/DC + l'enivrante utopie des années 70 + les acquis poétisés de l'astrophysique post-einsteinienne + la jubilation de toute une génération élevée à la SF + un bras d'honneur à l'académisme soucieux de Loi, d'Ordre et de Vraisemblance + un clin d' il aux serials des années 30 et 40 + quantité de références exclues des manuels scolaires... Après les désillusions d'Apollo, Star Wars donne à voir ce qu'aurait dû être la vie dans l'espace selon les v ux de ceux qui en ont rêvé si longtemps... et ce qu'elle ne sera jamais. C'est vrai, mon bon Buache, qu'il valait mieux pour toi n'y voir que le fruit d'un calcul cynique... Manque de chance, tu as tout faux. Et ceux qui vous ont crus, toi et tes semblables, l'ont chèrement payé. Dino de Laurentiis, par exemple, avec son Flash Gordon de pacotille (1980) et son Dune mal ficelé (1984). Eloquente, l'attitude de de Laurentiis, soit dit en passant, car lui a bel et bien cru à un "film-taillé-sur-mesures" dont il suffisait de s'inspirer pour s'en mettre plein les poches. Or on ne s'improvise pas plus producteur que scénariste ou réalisateur de films de S.F. lorsqu'on n'est pas tombé dans la marmite quand on était petit.

Cela dit, même si l'"analyse sociologique" ne nous est d'aucun secours (du moins au sens où l'entend Buache), on assiste bel et bien à un phénomène de "mode" à partir de 1977. L'immédiat post-Star Wars donne le sentiment que le space opera va être le genre dominant des dix ou vingt années à venir, tant en ce qui concerne le cinéma que la B.D... sans oublier la télévision, bien sûr. En 1978 sort Battlestar Galactica, pilote d'une série T.V. distribué en salles en Europe. En 1979, c'est Alien, de Ridley Scott, dont l'originalité consiste surtout à nous dépeindre avec beaucoup de réalisme les entrailles mal entretenues d'un vaisseau interstellaire. Toujours en 1979, on a droit à The black hole de Gary Nelson pour Walt Disney, à Buck Rogers in the 25th Century de Daniel Haller (encore un pilote de série TV distribué en salles en Europe), à Mission Galactica, (suite déplorable du Battlestar de 1978), à Moonraker de Lewis Gilbert (James Bond sur orbite), à Star Trek : the motion picture de Robert Wise, première transposition sur grand écran de la série culte des années 60, et à une quantité de petits films sympas et maladroits dont un réjouissant Starcrash réalisé en Italie par Luigi Cozzi avec Caroline Munro dans le rôle principal.

Et ça continue comme ça au début des années 80. Il est vrai que Lucas n'a pas dit son dernier mot et que le succès réservé aux deux suites de Star Wars, The Empire strikes back (1980) et Return of the Jedi (1983) entretiennent l'illusion qu'il y a encore gros à gagner avec l'aventure spatiale. Quelques titres : Battle beyond the stars de Jimmy T. Murakami, produit par Roger Corman (1980), est une version "cosmique" des Sept Samouraïs, de même qu'Outland de Peter Hyams (1981) est une relecture S.F. du Train sifflera trois fois. Star Trek II : the wrath of Khan (1982) et Star Trek III : the search for Spock (1984) capitalisent sur le succès du premier Star Trek destiné au grand écran et acquièrent une sorte d'autonomie par rapport à l'ensemble de la production S.F. cinématographique. En tout, la série comptera six épisodes dont le dernier n'est pas encore sorti au moment où ces lignes sont écrites. Cependant, dés 1984, le space opera filmé commence à s'essouffler. Lucas en a fini avec la trilogie Star Wars et le public a tellement été abreuvé d'images spatiales depuis la sortie de son premier film qu'il réclame autre chose. Trois uvres, à mon sens, témoignent de l'agonie du genre : Dune (1984), sur lequel on ne reviendra pas, 2010 de Peter Hyams (1984) et Explorers de Joe Dante (1985).

2010 est la suite, tardive et ratée, de 2001. La veille du tournage, Peter Hyams, le réalisateur, s'interroge :"Qu'est-ce qu'un génie comme Kubrick verrait et que je persisterais à ne pas voir ?" Touchant aveu d'impuissance de la part d'un honnête artisan qui fera son possible pour sauver du naufrage ce film verbeux dont l'existence ne s'imposait pas. Quant à Explorers de Joe Dante, il aborde le thème du voyage dans l'espace comme s'il s'agissait d'une farce de collégiens (extra-terrestres, en l'occurence). Ce qui se passe de commentaire.

C'en est bien fini de l'"appel des étoiles" au cinéma. La saga Star Trek mise à part, l'"appel" en question ne retentira plus que dans des comédies comme Morons from outer space de Mike Hodges (1986), Spaceballs de Mel Brooks (1987), Hyperspace de Todd Durham, Flesh Gordon meets the cosmic cheerleaders d'Howard Ziehm (1989)... ou dans des séries B, voire des séries Z destinées à être directement exploitées en vidéo. Est-ce à dire que l'espace n'inspire plus les créateurs? Voire...
















7

No futur ?


Pour la B.D. U.S., Star Wars, après une courte période d'euphorie, a un effet dévastateur. Le phénomène des "graphic novels" prend de l'ampleur mais, passé 1983, les éditeurs délaissent de plus en plus le space opera pour se tourner vers l'heroïc fantasy (soudain promue genre "in" par le cinéma, les jeux de rôles et les jeux vidéo) ou le proto-cyberpunk, suite au succès de Blade Runner (1984). Le flirt qui semblait s'amorcer entre S.F. écrite et S.F. dessinée ne débouche pas vraiment sur une histoire d'amour mais il faut dire que l'un des deux partenaires (la S.F. écrite) est alors assez mal en point.

En revanche, chez les grandes firmes, c'est une débauche d'adaptations graphiques plus ou moins heureuses de films et de séries T.V. Le phénomène n'est pas plus nouveau que celui des adaptations de romans mais le fait est qu'il prend, à partir de la fin des années 70, une ampleur jusqu'alors inconnue. C'est en ce sens que l'on peut dire que le cinéma vole au secours de la BD. La question est de savoir si c'est un service qu'il lui rend...

Seule planche de salut pour les amateurs d'aventure spatiale inédite et de qualité, les "indépendants", autrement dit une nouvelle race d'éditeurs de comic-books soucieux d'innover tant en ce qui concerne la présentation de leurs magazines que les histoires qu'ils publient... et le mode de rémunération de leurs auteurs. Pacific Comics en fait partie. C'est là que paraît, en 1982, Alien Worlds, de Bruce Jones, un titre qui renoue brillamment avec le tradition des EC Comics des années 50 et comporte des histoires complètes signées Williamson, Conrad, Redondo... Mais la diffusion de ce genre de magazine est des plus restreintes et leurs éditeurs n'ont pas toujours la tâche facile.

D'autres indépendants peuvent retenir notre attention : First Comics, par exemple, pour Evangeline de Charles Dixon et Judith Hunt, un comic book à parution aléatoire ayant pour héroïne une nonne uvrant dans un XXIIIe siècle christianisé d'un bout à l'autre de l'univers (quoiqu'il soit peu probable que l'épiscopat américain approuve la vision de l'Eglise qui est proposée dans cette bande !) ou Dark Horse Comics, pour Trekker de Ron Randall, une série en noir et blanc contant les aventures d'une chasseuse de primes parcourant l'espace en tous sens à la poursuite de ses proies. Le n 1 date de 1987.

La bande dessinée européenne, elle aussi, a senti passer le souffle de Star Wars. Des séries solides et bien implantées comme Valérian ou Yoko Tsuno n'ont pas été affectées, mais cette somptueuse overdose d'aventures spatiales a eu des effets surprenants sur les bandes pour adultes paraissant dans des magazines du type Métal Hurlant. Plus question, après 1977 (et même un peu avant), de publier du space opera au premier degré. C'est la dérision, la nostalgie, le clin d' il complice et le mélange des genres qui dominent. Des exemples ? Il y en a à profusion. En 1979, dans ses Fariboles sidérales (Humanoïdes Associés), Alias utilise l'espace comme un référent familier pour servir de décor à des histoires à chute plus proches de la fable que de la nouvelle de S.F. La même année, dans un petit album élégant et subtil intitulé Tueur de monde, M bius nous conte la "fin de l'ère du champignon sacré" en commençant par ces mots : "L'astronef de Fildegar (fonce) dans le vide qui sépare les galaxies à un million de fois la vitesse de la lumière". Adieu, réalisme, vraisemblance et toute cette sorte d'empêcheurs de créer en rond... Et c'est tant mieux. Désormais, la SF graphique s'auto-alimente et s'auto-parodie en toute impunité au travers d' uvres de plus en plus audacieuses, de plus en plus insolentes. La preuve en est Les aventures de Roger Fringant, qui sort chez Futuropolis en 1981, un "ouvrage archétypique" comme dit la quatrième de couverture. En fait, il s'agit d'un hommage amusé et complice à la S.F. d'avant-guerre, aux couvertures de pulps et aux bandes style Buck Rogers ou Kaza le Martien. Chaland et Cornillon se sont déjà essayés à ce genre d'exercice, mais à une moindre échelle, dans Le Captivant (Humanoïdes Associés, 1979), avec de courtes parodies de B.D. de S.F. d'après-guerre telles que L'univers est à nous, Un amour déçu ou Ils inventèrent l'aéronef antigrav : les frères Bigstones. C'est Chaland, d'ailleurs, qui signe chez Magic Strip en 1983 l'une des meilleures parodies de space opera jamais parue en France (Adolphus Claar) tandis que l'Italien Guido Crepax renoue de bien curieuse façon avec l'aventure spatiale en transformant Les voyages de Gulliver en une saga érotico-cosmique : Les voyages de Bianca, rappel, dans la démarche sinon dans la forme, de l'impressionnant Salammbô publié par Druillet aux Humanoïdes Associés en 1980. Mais déjà, heroïc fantasy, S.F. urbaine, high-tech ou post-cataclysmique s'imposent avec violence dans l'univers impitoyable des B.D. du vieux monde et le space opera en vient à déserter les pages des illustrés. Bien sûr, il y a des exceptions, mais hormis les grandes séries dont il a été question plus haut (Valérian en tête...), il n'existe plus guère de bande traitant du voyage dans l'espace qui mérite d'être signalée parmi celles parues depuis six ou sept ans en Europe.

Est-ce à dire que les étoiles se sont tues? Que l'oreille des artistes est devenue sourde à leur appel? Je ne le crois pas, d'autant que les signes s'accumulent çà et là d'une résurrection du space opera graphique et cinématographique... tel qu'en lui-même transfiguré.

Depuis 1987, la série Star Trek, the next generation, bien que boudée par quelques trekkies un peu trop nostalgiques, remporte un succès populaire considérable à la télévision américaine puisqu'elle vient d'entamer sa cinquième saison. Par ailleurs, on sait que Lucas travaille en ce moment-même aux trois épisodes suivants de la saga Star Wars, (lesquels seront en fait les trois premiers et précéderont dans l'ordre de narration ceux sortis entre 1977 et 1983). Enfin, les progrès accomplis dans le domaine des images de synthèse et les résultats obtenus en associant ces mêmes images à des effets spéciaux optiques traditionnels (Cf. Terminator II) permettent d'envisager pour les années à venir un "bond esthétique" dans le traitement visuel de l'espace comparable à celui accompli par Kubrick en 1968 avec son 2001. C'est ainsi, par exemple, qu'a pu être produit récemment aux Etats Unis un documentaire en six parties intitulé The Astronomers qui offre de l'univers une vision totalement inédite.

Dans la bande dessinée américaine aussi, ça frémit. A ne pas y regarder de trop près, on pourrait se croire revenu au milieu des années 70 avec de nouveaux comix underground comme cet étonnant Really Weird Tales of Sci-Fi Erotasy "n" Stuff édité en 1991 par Barker Saur-Head Press qui marie allègrement sur le mode parodique space opera et pornographie (et il n'est pas le seul!), ou avec les luxueuses productions de certains indépendants. Orbit, par exemple, que publie Eclipse Books depuis 1990, est un comic book sophistiqué adaptant en bandes dessinées des nouvelles d'écrivains de S.F. parues dans Isaac Asimov's Science Fiction Magazine. Toutes les histoires publiées dans Orbit ne mettent pas en scène des voyageurs de l'espace mais on en trouve quand même au moins une par numéro qui exploite avec brio les potentialités graphiques liées à ce thème.

Ces phénomènes demeurent toutefois encore assez marginaux et n'intéressent qu'une poignée de lecteurs avertis et voraces. La meilleure B.D. de S.F. américaine de la fin des années 80 ne doit rien à l'espace (il s'agit de The Watchmen, somptueuse et sombre saga post-moderne signée Alan Moore et Dave Gibbons). Mais les signes sont là, qui ne trompent pas, et l'on peut s'attendre à ce que cinéastes et auteurs de BD US nous invitent à repartir dans le cosmos bien avant que leurs compatriotes scientifiques ne concrétisent leur projet d'envoyer un homme sur Mars.

Même si Apollo a déçu, et Star Wars saturé, le rêve qui les a engendrés ne s'est pas éteint. "Les hommes iront dans l'espace pour faire de l'Univers le terrain ludique de la dernière révolte : celle qui ira contre les limitations qu'impose la nature," écrivait Eduardo Rothe en 1969. Ces mots, qui disent bien le formidable enjeu émancipateur et sacrilège de la conquête spatiale, sont plus que jamais d'actualité.

Croyez-moi, quoi qu'il advienne, le XXIe siècle sera spatial... ou ne sera pas.