Les Trois Voeux

par Gilbert Gallerne

    Les vestiaires empestaient la sueur et le dépit.
- C'est fini ! annonça Jacques en balançant son tee-shirt trempé dans un coin. Je renonce !

    Paul leva les yeux au-dessus de la serviette dans laquelle il s'essuyait.
- Oh, ça va ! Ferme-la. Tu dis ça à chaque fois.
- Mais cette fois c'est sérieux. J'en ai ras le casque !

    Jacques passa sous la douche où il ne resta que le temps d'un ruissellement et entreprit de s'habiller avec des gestes rapides.

    Il n'accorda pas un regard à Paul qui posait le pied sur son banc pour lacer ses baskets, rafla son sac et prit la direction de la sortie.
- Eh ! l'interpella Paul. Tu oublies ton tee-shirt !
- Je le laisse. Je n'en aurai plus besoin.

    Comprenant que cette fois c'était sérieux, son ami se lança sur ses traces sans prendre la peine de lacer ses chaussures, ce qui lui valut de se ramasser dans les escaliers.


    Paul faisait tournoyer sa bière dans son verre. Le liquide brun se transformait doucement en mousse sous ses yeux, et il avait l'air de trouver ça fascinant. C'était le cinquième ou sixième bock, il ne savait plus très bien. A ses côtés, Jacques continuait de se lamenter. Loin de lui remonter le moral, les bières n'avaient fait que renforcer sa mélancolie.
- Tu comprends, expliquait-il avec une élocution difficile. Nous n'avons aucun avenir. Le club n'ira jamais en première division. Et quant à nous faire remarquer, il faudrait que quelqu'un vienne nous voir jouer. Mais tu as vu ça ? Il n'y a jamais personne. Même nos familles ne viennent pas nous voir !
- Qu'est-ce que tu veux ? Le foot est le seul moyen de nous en sortir. Tu préfères ton boulot à l'usine ?
- J'ai pas dis ça. Mais le foot ne nous mènera nulle part non plus !
- Et alors ? C'est déjà bien de s'éclater, non ?
- Tu appelles ça s'éclater ? Courir derrière un ballon sous la pluie ? Moi je veux être riche et célèbre. Baiser des super nanas. Claquer du pognon autant que j'en ai envie... C'est pas l'usine qui m'apportera ça et c'est pas le foot ! C'est sûr.

    Jacques replongea dans un abîme de morosité. Paul, qu'une envie de pisser tenaillait depuis plusieurs minutes, se leva finalement.
- En tout cas, constata-t-il, tu n'as pas le choix... Tes seuls talents c'est à l'usine et sur le terrain que tu peux les exercer. Ce sont les seuls moyens dont tu disposes pour t'en sortir. A part ça, il n'y a qu'en vendant ton âme au diable que tu pourrais espérer quelque chose, mais c'est un peu passé de mode !
- Vendre mon âme au diable ! Si seulement c'était la solution à mes problèmes, je le ferais sans hésiter.

    Paul n'avait pas entendu la réponse de son ami : il titubait déjà en direction des toilettes.

    Les yeux fixés sur une flaque de bière qu'il agrandissait du bout du doigt, Jacques ressassait toujours ses sombres pensées lorsque la chaise voisine fut à nouveau occupée.
- Il faut que je trouve le moyen de m'en sortir ! dit-il sans relever la tête, pensant qu'il s'agissait de Paul.
- Vous m'excuserez, répondit une voix caverneuse à côté de lui, mais je n'ai pu m'empêcher de vous entendre. Une déformation professionnelle, en quelque sorte.

    Jacques releva les yeux vers l'inconnu qui venait de s'asseoir à sa table. Des sourcils incroyablement broussailleux surmontaient des yeux d'un noir absolu. Il avait déjà entendu parler de regard perçant sans savoir vraiment ce que l'on entendait par là. Ce soir il comprenait. Les yeux de cet étranger auraient pu découper comme un scalpel ; ils étaient si extraordinaires qu'ils en éclipsaient tout le reste du visage.

    Il aurait dû s'étonner, s'indigner, mais constatait qu'il n'en faisait rien, qu'il ne le pouvait pas.
- Oui, j'ai cru comprendre que vous souhaitiez changer de vie. J'ai le pouvoir d'exaucer vos désirs. Moyennant rétribution, bien entendu.
- Qu'est-ce que vous racontez ?
- Votre ami vous a proposé de... euh... vendre votre âme au diable. Vous aviez l'air intéressé.
- J'ai dit ça comme ça, pour parler.
- Ah ! C'est ce que je craignais. Je vous apportais pourtant la clef de tous vos rêves. Tant pis.

    L'étranger fit mine de se lever mais Jacques le retint d'un geste.
- Attendez. C'est sérieux ?

    Il jeta un regard autour de lui, s'attendant à voir ses copains tapis dans l'ombre, prêts à éclater de rire.
- Très sérieux. Vous permettez que je fume ?

    L'inconnu sortit une cigarette d'un étui en or et la porta à sa bouche. Elle s'embrasa aussitôt, comme sous la flamme de la meilleure des allumettes.
- Eh ! Comment vous avez fait ça ? Vous pourriez m'apprendre ?

    L'autre eut un sourire modeste.
- Qui peut le plus peut le moins, c'est l'enfance de l'art. Bon. Parlons affaires. J'ai en poche un contrat que je vous propose. Aux termes de ce contrat, vous avez droit à trois voeux. En échange, je récupère votre âme le moment venu.
- N'importe quels voeux ?
- N'importe quels voeux. Nous sommes comme ça. Si nous ne remplissons pas un de vos voeux, le contrat est caduc, même si les deux autres ont été réalisés.
- Et je vais en enfer à ma mort ?
- Et bien, voyez-vous, on n'a rien sans rien. Vous n'avez pas idée de l'énergie que nous coûte la réalisation de trois voeux.
- C'est une blague ?

    Mais Jacques fixait le bout incandescent de la cigarette et se disait que si blague il y avait elle était sacrément élaborée.
- Vous pourriez me refaire une petite démonstration ? demanda-t-il malgré tout.

    L'inconnu poussa un soupir et la bière répandue sur la table se mit à fumer.
- Homme de peu de foi ! constata-t-il. Mais enfin, soit ! Voyons... Vous voyez cette jeune femme au bar ?

    Jacques essaya d'ajuster sa vision, mais la fille était à plus de six mètres de lui et il avait du mal à distinguer clairement tout ce qui se trouvait au-delà de la table. Il ne voyait qu'une silhouette vêtue d'une jupe qui paraissait assez courte. Il aurait été bien incapable de dire si elle était jolie ou non.
- Oui, mentit-il.
- A voir comment elle se comporte avec son voisin, selon vous c'est une allumeuse ou bien elle a le feu au cul ?

    Jacques ignorait tout de la façon dont elle se comportait mais acquiesça néanmoins, vaguement choqué par la grossièreté de son interlocuteur.
- Et bien regardez ! lui dit celui-ci avec un grand sourire qui découvrit des dents semblables à des crocs.

    La fille au bar ne comprit pas tout de suite que sa jupe venait de s'enflammer, mais elle poussa un hurlement lorsque les flammes commencèrent à lui lécher les fesses.

    Un pilier de bar, qui avait dû en voir d'autres, attrapa un siphon et lui aspergea le derrière sans faire de cérémonies.

    Ce qui lui valut une gifle de la dame lorsque la peur du feu fut passé.

    Le type la regarda, vaguement surpris, puis lui balança un coup de poing qui l'étendit pour le compte. Le compagnon de la belle endormie voulut s'en mêler, et prit le siphon dans les dents. Lorsque tous deux furent assoupis sur le plancher, le calme revint dans le bar. Le buveur solitaire reposa le siphon devant lui et commanda un autre whisky au barman qui le servit sans mot dire.
- J'adore l'ambiance de ces endroits, confia l'inconnu à Jacques. C'est tellement vivant !

    Jacques n'avait pas besoin d'une démonstration supplémentaire. Il était convaincu.

    L'autre devait en avoir conscience, car il regarda sa montre avec ostentation.
- Bon, constata-t-il. Ce n'est pas que je m'ennuie, mais j'ai d'autres rendez-vous. Vous êtes intéressé, oui ou non ?

    Jacques réfléchit. Il aurait bien voulu demander conseil à Paul mais il ne revenait pas. Il se demanda si l'homme au contrat ne lui avait pas flanqué la colique, histoire d'être tranquille.
- Vous êtes le diable ? demanda-t-il finalement.

    L'autre eut un sourire modeste.
- Vous me faites trop d'honneur. Je ne suis qu'un de ses émissaires. Un démon, si vous voulez. Mais j'ai tous pouvoirs pour signer en son nom.

    Joignant le geste à la parole, il étala sur la table les deux exemplaires d'un contrat sur papier bible sans la moindre en-tête. Jacques, qui s'était attendu à un parchemin craquant le regarda avec une certaine déception.
- C'est le contrat ?

    Malgré les brumes de l'ivresse, il parvint à déchiffrer tous les termes. Il avait droit à trois voeux, qu'il pouvait faire quand il le désirait. Ces voeux pouvaient porter sur n'importe quoi. Une fois sa part de contrat remplie, le diable pourrait exiger son âme en paiement pour en faire ce que bon lui semblerait, et notamment l'emporter en enfer. Le fait de signer emportait l'adhésion des deux parties. Le contrat n'était pas résiliable, il n'y avait pas de période de rétractation, et si Jacques mourait avant d'avoir exprimé ses trois voeux, le contrat serait réputé valide malgré tout.
- Je trouve cette clause un peu injuste ! protesta-t-il.
- Nous avons été forcés de la rajouter récemment. Un mauvais joueur n'avait fait que deux voeux. Lorsqu'il est mort nous n'avons pas pu saisir son âme ainsi que convenu : il affirmait que nous n'avions pas rempli intégralement notre part du marché. L'affaire est toujours en délibération devant une autorité supérieure. C'est pour éviter que ce genre de problèmes ne se reproduise que nous avons dû modifier les termes de nos contrats.
- Pourquoi offrir trois voeux, alors ? Pourquoi ne pas vous contenter d'un seul ?
- L'inflation ! C'est paradoxalement à l'époque où une âme ne vaut plus rien que nous ne pouvons plus l'acheter pour un seul voeu. Plus personne n'est prêt à vendre à ce prix-là. Incroyable, non ?
- Non. Si vous me proposiez un seul voeu, je ne vendrais pas non plus. Qu'est-ce que vous voulez faire avec un voeu ?
- Vous voyez ! Bien. Vous signez ?
- C'est que, cette histoire d'enfer m'ennuie un peu quand même. Je n'ai pas envie de griller pour l'éternité !
- Vous y croyez, vous à l'enfer ? Vous marchez dans cette propagande catholique ? Vous croyez vraiment que des gens sont empalés sur des rôtissoires et que des démons les tournent toutes les heures ?
- Non, bien sûr...
- Alors ? Signez ! De toute façon vous êtes encore jeune ! Vous avez la vie devant vous. C'est long une vie. Vous avez le choix entre la subir à l'usine ou bien la passer à faire ce que vous voulez. Vous pouvez devenir Président de la République si vous le voulez !
- C'est possible ?
- Non seulement c'est possible, mais ça s'est déjà fait !
- Incroyable.
- Vraiment ?
- A la réflexion, non. Mais qui me dit que je ne vais pas mourir demain ?
- C'est un risque à courir. Mais honnêtement, de vous à moi, j'ai jeté un coup d'oeil sur votre ligne de vie avant de venir et je l'ai trouvée très longue. Très, très longue.

    Jacques vida son verre. Il avait relu trois fois le contrat et n'y trouvait aucun piège. A part cette histoire d'enfer en bout de course, mais comme l'avait dit son interlocuteur il était encore jeune et la mort lui paraissait lointaine, très lointaine.
- D'accord, dit-il finalement. Vous avez un scalpel ?
- Un scalpel ? Pour quoi faire ?
- Pour signer avec mon sang !
- Tss, tss. Abandonnez ces idées ! Nous ne sommes pas des sauvages. Tenez, l'encre indélébile suffira.

    Jacques prit le stylo en or qu'on lui tendait et apposa sa signature à côté de celle à l'encre noire, illisible, qui se trouvait déjà sur le document.

    Un exemplaire du contrat disparut de la table dès qu'il eut tracé le trait qui constituait la fin de sa signature.
- Excusez-moi, dit le démon qui était devenu tout rouge, mais il est arrivé que des clients se ravisent au dernier moment et essaient de reprendre le contrat. J'en ai même vu un qui voulait l'avaler ! Il est mort étouffé. J'ai récupéré son âme in-extremis en plaidant le suicide, mais j'ai eu chaud ! Vous comprenez, mon patron n'est pas très compréhensif et ne pardonne pas les erreurs. A propos, en parlant d'erreur. Vous aviez tort. L'histoire des rôtissoires, c'est vrai. Mais on les tourne tous les quarts d'heure. Et vous finirez par griller pour l'éternité !

    Jacques sentit une sueur glacée lui dévaler le dos.
- Mais rassurez-vous : pour le reste je vous ai dit la vérité. Votre ligne de vie m'a parue très longue. Vous n'aurez donc pas de soucis à vous faire avant longtemps. D'ici là, j'espère que vous en profiterez bien. Vous avez une idée de votre premier voeu ?
- Maintenant que c'est fait, autant en profiter ! Je voudrais être riche. Très riche. Immensément riche.
- Si j'étais chicaneur, je dirais que ça fait trois voeux. Mais soit, nous nous en tiendrons à l'esprit. Tenez.

    Il posa deux enveloppes sur la table. Jacques ouvrit discrètement la plus grosse, elle contenait des billets de banque.
- Il y a cent mille francs, pour vos frais de ce soir.

    Il ouvrit l'autre. Elle était emplie de billets de loto, de loterie, et de tous les jeux offerts par la Française des Jeux.
- Vous venez de les fabriquer ? C'est incroyable !
- Mais non. Je les ai achetés en venant. C'est moins épuisant. Ce ne sont que des billets gagnants. Vous pourrez en acheter d'autres, ils seront toujours gagnants. Vous n'aurez plus jamais de soucis d'argent.
- Mais comment avez-vous su...

    Le démon se leva, secoua la tête avec commisération.
- Vous êtes tellement prévisibles, vous autres humains. Vous voulez faire votre deuxième voeu tout de suite ? Je sais déjà ce que ce sera... Je suis prêt.
- Non... Non... Je veux réfléchir au calme. J'ai besoin d'assimiler tout ça.
- A bientôt, donc. Quand vous voudrez me joindre, appelez-moi à ce numéro.

    Le démon lui tendit une carte de visite que Jacques lut avec incrédulité.
- Vous êtes garagiste ?
- Garagiste, agent immobilier... Ça dépend des jours.

    Jacques regarda à nouveau la carte sans y croire. Quand il releva la tête, le démon avait disparu. A sa place, debout devant la table se tenait Paul qui revenait des toilettes.
- Bon dieu quelle chiasse ! dit-il.


    Jacques vécut trois mois de bonheur total.

    Le démon n'avait pas menti. Les billets de loterie qu'il lui avait donnés étaient tous gagnants. Et chaque fois qu'il en avait acheté un autre, chaque fois qu'il avait joué sur un cheval, même boiteux, il avait gagné. Il avait dépensé plus d'argent en trois mois qu'il n'aurait espéré en voir durant toute sa vie, et sa fortune ne faisait que s'accroître de jour en jour. Il s'était même mis à jouer en bourse et les titres que tous les agents de change avaient abandonnés lui rapportaient régulièrement des fortunes.

    Il avait voyagé. Il était descendu dans les plus grands hôtels, il avait croisés les grands de ce monde... Mais il n'était pas heureux.

    Les grands de ce monde l'avaient snobé. A part son argent, il n'avait rien, il n'était personne. Un nobody, ainsi qu'il l'avait entendu murmurer dans son dos au Hilton à Miami.

    C'était sur un terrain de golf où il tentait de s'initier à ce sport, qui l'emmerdait profondément mais lui semblait être un point de passage obligé pour pénétrer une certaine société, que l'idée lui était venue. Il avait bien réfléchi, résolu à ne rien précipiter, avant de prendre sa décision.

    De l'intérieur de sa Porsche, alors qu'il roulait à deux-cent quarante sur l'autoroute le ramenant vers Paris, il avait appelé le démon.

    Celui-ci avait décroché aussitôt.
- Arrêtez-vous à la prochaine station service, je vous y attendrai.

    Jacques avait obtempéré sans y croire, mais l'autre était bien là. Tandis que la Porsche absorbait avidement le super qu'il lui enfournait, il avait expliqué ses désirs au démon :
- Je veux être célèbre.
- Célèbre. Très bien. C'est facile. Un footballeur célèbre ?
- Non. Ça ne dure pas assez longtemps, et c'est fatigant. Non. Je veux être chanteur. Comme Julio Iglesias. Ecrire des chansons à la guimauve et être adulé par toutes les femmes de la terre.

    Le démon sortit quelques journaux de sa poche et les lui tendit. Jacques remisa le tuyau de la pompe à essence, et ouvrit le premier qu'il déplia sur le capot de la Porsche. Le conducteur de la Mercedes qui venait de s'arrêter derrière lui descendit de son véhicule, le visage empourpré :
- Vous pouvez pas aller lire ailleurs ?
- Me gonflez pas, dit le démon sans se retourner.
- Vous allez vous tirer de là, oui ou merde ?

    Le démon ne lui accorda qu'un regard et les quatre pneus de la Mercedes éclatèrent simultanément. L'homme se désintéressa d'eux pour regarder sa voiture qui venait de descendre de quinze centimètres.
- Je vais faire un procès à cette foutue station service ! hurla-t-il en se mettant à courir en direction de la guérite où le caissier était enfermé.

    Pendant ce temps, Jacques avait trouvé son nom et sa photo en quatrième page du journal. "Une nouvelle vedette est née" disait le titre de l'article. On y expliquait qu'il venait d'enregistrer un disque qui était promis à un succès phénoménal. Il regarda la date, le journal ne sortirait que dans un mois. Les autres journaux s'étageaient de trimestre en trimestre. Le dernier était de l'année suivante. On y rendait compte de sa tournée mondiale qui remportait un succès à faire pâlir d'envie Michael Jackson et Madonna - avec qui on lui prêtait d'ailleurs une liaison depuis qu'ils s'étaient rencontrés à New-York.
- Ça vous convient ? demanda le démon.
- C'est formidable. Vous êtes allé les chercher dans le futur ?
- Non, je les ai fabriqués, c'est moins fatigant. Mais ils sortiront le moment venu. Il y aura quelques différences : les vrais auront sans doute des coquilles. Comme vous le savez, la perfection n'est pas de ce monde. Marché conclu, donc. Vous serez célèbre. Allez demain à quinze heures chez Renato Cocci, ses coordonnées sont dans l'article du premier magazine. On y raconte votre première rencontre, ainsi vous saurez à quoi vous attendre et que demander.


    Jacques jeta sa veste trempée dans un coin de sa loge. Le public avait été extraordinaire ce soir-là. Et c'était comme ça depuis son premier concert. Chacune de ses apparitions renforçait sa popularité, chacun de ses disques était un succès qui laissait loin derrière celui du précédent. Il était mondialement connu, il dînait à la table des plus grands, il refusait des invitations émanant de rois et de présidents...

    Mais il n'était pas heureux.

    Depuis qu'il menait cette vie il était inquiet. Il avait réalisé très vite que cela n'aurait qu'un temps, que les jours filaient à une vitesse météoritique, et que bientôt il serait vieux. Bientôt il mourrait. Et il grillerait pour l'éternité. C'est pourquoi même lorsqu'il mordait dans la vie à pleines dents, il gardait comme un arrière goût d'amertume dans la bouche.

    Il savait qu'un jour il faudrait en payer le prix. Un jour il mourrait, et le diable lui présenterait l'addition.

    Il rôtirait éternellement. Un supplice infernal.

    Et l'idée lui apparut enfin, alors qu'il allait passer sous la douche. Tellement simple, tellement évidente, qu'il se demanda comment il n'y avait pas pensé plus tôt, comment tout le monde n'y pensait pas. Une idée comme ça aurait dû faire l'objet d'un article dans le contrat en interdisant la possibilité.

    Il sortit de sa poche son exemplaire du contrat qui ne le quittait jamais. Bien que signé plusieurs années auparavant et transporté en permanence depuis lors, le papier ne portait pas la moindre trace de vieillissement et seul les trois pliures permettant de le glisser dans une poche y apparaissaient. Jacques avait cessé depuis longtemps de s'en étonner. Il l'ouvrit et le relut bien qu'il en ait connu les termes par coeur, s'attendant à demi à y trouver une nouvelle clause rajoutée par quelque diablerie.

    Non, ce n'était pas interdit. Il n'y avait rien d'interdit.

    Sans même attendre de s'être douché - ne risquait-il pas de se tuer en glissant dans la douche, surtout après avoir eu cette idée ? - il composa le numéro du démon. Il le fit de mémoire : il l'avait mémorisé dès le premier soir, sans même s'en rendre compte.
- Venez tout de suite. Je veux faire mon troisième voeu.

    Il n'eut que le temps de raccrocher qu'on frappait déjà à la porte.
- Vous m'avez demandé ? sourit le démon en entrant.

    Malgré les années, il n'avait pas changé. Toujours le même regard laser, les mêmes sourcils broussailleux...
- Oui. J'ai décidé de mon dernier voeu.
- Vous êtes bien sûr ? C'est le dernier ! Vous n'en aurez pas d'autre, et vous ne pourrez pas en changer ensuite.
- Ça suffit vous dis-je. Je suis sûr que vous pouvez lire dans mon esprit.
- C'est vrai.
- Vous savez donc ce que je vais vous demander. Et c'est pour ça que vous essayez de m'en dissuader, parce que vous savez que vous avez perdu ! Je vous échappe.
- Ecoutez, finissons-en, j'ai d'autres patients qui m'attendent.
- D'accord. Je veux être immortel. Vous n'avez pas le droit de refuser. C'est dans le contrat.
- Vous avez raison. C'est dans le contrat. Soit. Vous êtes donc immortel.
- C'est tout ?
- Comment ça, c'est tout ?
- Je n'ai rien senti.
- Vous êtes immortel. C'est fait. Ça n'a rien de spectaculaire.
- Comment puis-je en être sûr ?
- Vous ai-je déjà menti ?
- Oui ! Le coup des rôtissoires !
- C'est vrai. Mais j'ai toujours exhaussé vos voeux, non ? D'ailleurs c'est dans le contrat. Si je ne remplissais pas mes obligations il deviendrait caduc. Vous êtes donc gagnant de toute façon. Soit vous êtes immortel, soit vous ne l'êtes pas. Mais si vous ne l'êtes pas je ne pourrai pas revendiquer votre âme lorsque vous mourrez et vous n'irez pas en enfer.
- C'est vrai.
- Bien. Sur ce, je vais vous quitter. Une de vos groupies vient de dire qu'elle vendrait son âme pour pouvoir vous sucer. Je vais m'en occuper.
- Hé ! Elle n'a pas besoin de vendre son âme pour ça ! Dites-moi qui c'est et...
- Et puis quoi encore ?

    Le démon disparut dans un nuage de fumée, que Jacques interpréta comme un geste de coquetterie de sa part, à moins qu'il ne se soit agit de dépit ?

    Il passa sous la douche en chantant, heureux de la façon dont il s'était sorti de son pacte avec le diable, heureux à la perspective de la vie de richesses et de succès qui serait la sienne pour l'éternité. Emergeant de la douche, il eut la surprise de trouver une jeune fille nue agenouillée sur la moquette. Il se laissa faire en riant, exultant à l'idée que lui s'était dégagé de ce qui l'attendait, elle.

    Puis il sortit par une porte dérobée, rejoignit sa Porsche garée à quelques rues de là.

    Pied au plancher, il prit la direction de la mer. Il n'avait pas de concert avant un mois, la vie était belle, la vie lui appartenait, et elle durerait éternellement.

    Il ne vit pas jaillir le chat noir. Il eut juste conscience d'un choc sous ses roues, semblables à celui qu'aurait produit une bûche de bonne taille, et freina pour tenter de garder le contrôle du véhicule qui partait en une belle glissade.

    Il percuta le mur de plein fouet. Un pylône s'écroula. Les fils électriques arrachés se tordaient sur le sol comme des anguilles frappées de crampes d'estomac. Sous la Porsche, l'essence coulait à flots. Il se souvint soudain qu'il n'avait plus jamais fait le plein depuis cette fois où il avait rencontré le démon sur l'autoroute. Sa voiture n'avait jamais eu la moindre panne non plus, et il l'avait gardée bien qu'elle ait affiché les deux-cents mille kilomètres au compteur. Elle tournait avec une régularité de métronome, avalait les kilomètres avec une aisance surnaturelle.

    Glou-glou faisait l'essence sous la voiture.

    Flic-flash faisaient les étincelles électriques.

    L'essence et les étincelles se rejoignirent.

    Coincé dans le métal tordu, Jacques vit les flammes jaillir autour de lui, l'envelopper, le sucer avidement. Il hurla sous la douleur, une douleur insupportable, un véritable avant-goût de l'enfer. Il eut juste le temps de songer que le démon lui avait menti, avant de s'évanouir.


    La première chose qu'il vit en se réveillant fut un plafond vert d'eau.
- Je ne comprends pas comment il a pu s'en tirer ! chuchotait une voix près de lui. Il a la nuque brisée, il est complètement paralysé. Il est brûlé au troisième degré. Certains de ses os sont carbonisés à l'intérieur de son corps ! Il devrait être mort. C'est un vrai miracle !
- Je ne dirais pas ça, répondit une autre voix, celle d'un médecin au visage recouvert d'un masque qui venait d'entrer dans son champ de vision.

    Le masque ne cachait pas les sourcils broussailleux ni le regard noir qui s'était fait narquois tout à coup.
- On est réveillé ? Bienvenue en enfer. Pour l'éternité.

    Il n'entendit pas la suite, car la douleur venait de déferler sur lui en une seule vague, totale, insupportable, et il n'avait plus de cordes vocales pour hurler.



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Ce texte © 1996 Gilbert Gallerne - tous droits réservés