Procruste

de Jean-Louis Trudel





Les vitres tremblèrent sous l'assaut redoublé du vent. À chaque crépuscule, les extrêmes de température qui se succédaient pendant la journée de soixante-dix heures soulevaient des rafales hurlantes. En neuf années sur Géhenna, une planète que certains assimilaient à une erreur du Créateur et d'autres à une cruelle plaisanterie, Isao Taguchi avait appris à aimer ce vent qui bannissait le silence oppressant des longs après-midi. Mais il reconnaissait d'expérience la crispation des traits de Niké Karouzou à chaque coup plus violent que le précédent.

Par contre, Todd Coyles ne réagissait pas du tout. Debout devant la figure de Niké assise à son bureau, il avait d'autres soucis et le large dos musculeux qu'il présentait au regard d'Isao ne tressaillait pas.

La voix de Niké, qu'elle força pour rivaliser avec celle du vent, résonna étrangement entre les murs de pierre vitrifiée :

``Il n'y a pas de honte à l'avouer, Todd. Tout le monde peut se tromper. Vous avez très bien pu couper l'alimentation par mégarde, n'est-ce pas ?"

``Justement, non. Il ne s'agit pas de pousser un petit bouton anonyme. Couper le courant à tout le camp est une opération plus compliquée, à moins d'utiliser l'interrupteur d'urgence, qui est rouge vif et protégé par un couvercle. Si je l'ai fait, je l'ai fait exprès."

Isao manqua sourire. Le visage de Niké avait pris l'expression d'une araignée qui voit une mouche voler droit dans sa toile. Elle répliqua :

``Vraiment ? L'avez-vous fait exprès ? Nous savons que vous considérez que les Adaptés étaient..."

``Humains ?" suggéra Todd, le ton narquois.

``Inutilement soumis aux expériences du docteur Taguchi."

``Je ne le nie pas. Cela fait huit ans que le docteur essaie de réparer sa bourde initiale. Au début, il croyait peut-être trouver le secret de la mutation réversible. Maintenant, après toutes ces années de frustration, les Adaptés n'avaient plus aucune raison d'espérer et de ne pas s'enfuir durant la panne."

Ils parlaient comme s'il n'était pas là, nota Isao, amer. Il avait été si confiant de pouvoir adapter de façon réversible le métabolisme humain à des environnements inhospitaliers qu'il avait procédé aux premières expériences sans s'arrêter aux précautions usuelles. Neuf ans après, il s'en mordait encore les doigts et une rage silencieuse bouillonnait en lui à la pensée de ses échecs successifs.

Niké, prise à contre-pied par l'attaque imprévue, riposta :

``Si je comprends bien, Coyles, vous affirmez n'être pas responsable de la coupure du courant, que ce soit un accident ou un sabotage. Mais si vous mentez, nous pourrions vous traîner en cour. Réfléchissez. Nous serions enclins à la clémence si vous aviez le courage d'avouer."

``De toute façon, ce n'est pas ma faute."

``Qui accusez-vous ?"

Il y avait un sourire dans la voix de Todd quand il répondit :

``Pourquoi pas la Ligue Marchande ? N'est-ce pas elle qui a transplanté les Adaptés sur Géhenna, en leur offrant l'environnement pour lequel ils avaient été façonnés ? A-t-elle songé qu'ils préféreraient peut-être y vivre seuls, loin de la compassion intéressée du docteur ?"

``Ridicule !"

Isao se carra dans le fauteuil, sensible aux tubulures de métal qui entraient dans sa chair. La Ligue Marchande espérait développer les planètes marginales comme Géhenna si ses travaux aboutissaient. Mais la Ligue avait lésiné sur le matériel et l'équipement. Et en prenant le large, les Adaptés avaient mis fin à ses espoirs. Il aurait des fauteuils autrement moelleux sur sa planète natale pour ressasser son échec.

``Ce n'est pas si risible", répliqua le jeune homme. Placé comme il l'était, Isao ne voyait que la crête de cheveux bruns ondulés, qui remuait à chaque fois que le jeune homme hochait la tête pour marquer un point. Pourquoi Todd prenait-il un tel plaisir à subir l'inquisition de la directrice du camp ?

``Les Adaptés peuvent très bien survivre sur Géhenna, Karouzou-San. La flore est comestible et il existe des cavernes habitables dans les reliefs karstiques d'Irkutsk."

Niké rétorqua sèchement :

``Nous nous écartons de la question. Vous confessez votre sympathie pour les Adaptés. Je devrais vous inculper sur-le-champ de sabotage scientifique caractérisé."

Isao ferma les yeux à demi. Il savait bien que Todd n'avait jamais caché ses vues. Lorsque le jeune technicien était arrivé sur Géhenna, Isao l'avait rencontré sous prétexte d'apprendre à le connaître. En vérité, comme avec tous les arrivants, il ne cherchait qu'à lui arracher une opinion sur ses travaux.





Ils avaient marché ensemble jusqu'aux huttes des Adaptés, à une extrémité du camp. La fraîcheur de la nuit hantait encore les allées désertes. Le sable crissait sous leurs pas.

``Alors, que pensez-vous de nos installations ? La métropole de Géhenna !"

``Vous aimez avoir raison, n'est-ce pas vrai ?" attaqua Todd Coyles, sans prendre la peine de répondre.

``Mais non," se défendit le docteur, ``je sais bien que je peux commettre des erreurs. Et que j'en ai commises."

``N'empêche que vous défendez toujours l'idée d'adapter des humains à l'environnement d'une planète donnée. Vous me rappelez le mythe de Procruste, docteur. Autant couper les bras d'une personne parce que les manches d'une chemise sont trop courtes. Vous avez perdu le sens des proportions. J'espère que la Ligue Marchande ne décidera pas de forcer des travailleurs à subir votre mutation irréversible... Ne craignez-vous pas de subir le sort de Procruste ?"

``Procruste ?"

La voix d'Isao s'était perdue dans le silence du matin.

Le jeune homme s'était dirigé vers la figure poilue apparue à la porte de la première hutte. Le long kimono ne suffisait pas à cacher la fourrure qui recouvrait l'homme. La froide lueur du soleil s'était reflétée sur le collier métallique qui entourait le cou de l'Adapté et Isao avait arrêté son mouvement instinctif. Procruste... Procruste avait connu le sort de ses victimes.





Un éclat de rire retentit dans la salle, après une pause tendue. Isao leva la tête. Todd s'esclaffait et le visage de Niké s'assombrissait de minute en minute :

``Vous n'avez pas une seule preuve contre moi, Karouzou-San !"

Niké jeta un regard éploré vers Isao qui commençait à jouir du spectacle, depuis son siège à l'arrière du bureau. Il secoua la tête, signifiant à Niké qu'elle avait la charge du camp et qu'elle devrait se tirer d'affaire sans aide.

``Voyons, Todd. Les circonstances sont contre vous. Donnez-moi une raison sérieuse, pas un rire d'hystérique."

Todd se leva et se tourna vers la fenêtre qui donnait sur un panorama désolé de roc et de sable. Les plantes géhennites se distinguaient à peine dans la pénombre, pliées par le vent implacable. Isao entrevit le profil illuminé à contre-jour, comme il l'avait vu ce matin-là.





Todd, le profil découpé contre l'horizon de bleu épuré, s'était arrêté devant l'Adapté, puis avait tendu la main :

``Bonjour, je suis le technicien Todd Coyles, de la planète Aquaria. Je suis arrivé hier soir. J'espère que je ne vous ai pas réveillé."

``Nous ne dormons jamais. Le docteur Taguchi ne vous l'a pas dit ?"

``Non... Votre main est si chaude !" ``Cela aussi fait partie des changements prévus par le docteur."

``La fourrure aussi ?"

``Non." L'Adapté avait interpellé Isao, qui attendait à l'écart : ``Bonjour, docteur. Avez-vous trouvé la cause de la mort de Hideki ?"

``Oui. C'était un infarctus du myocarde, comme je pensais. Mais son système immunitaire s'effondrait et c'était inévitable. En fait, il est mort de vieillesse."

``Hideki ? Mais il avait seulement quarante-six ans !"

``Je crois que le vieillissement accéléré est une conséquence de la métamorphose, comme la disparition du besoin de sommeil."

Un rictus de colère avait défiguré le visage de l'Adapté. L'expression de furie contenue avait disparu presque aussitôt et l'Adapté avait dit, la voix vibrante :

``Docteur Taguchi, nous en avons assez. Cela fait neuf ans que nous attendons et que nous espérons. Aucun d'entre nous n'a le courage de retourner sur sa planète d'origine. Enlevez-nous les colliers-émetteurs et laissez-nous partir dans le désert avec quelques provisions."

``Je ne peux pas faire cela."

``Pourquoi ? Parce que vous admettriez votre défaite ? Ce ne serait pourtant pas trop tôt ! Le plus jeune d'entre nous a trente ans et ne peut pas supporter l'idée de revenir chez lui ainsi métamorphosé. Et il n'a plus que quinze années standard à vivre, selon vous !"

L'Adapté avait tourné la tête dans la direction des collines arides qui marquaient l'amorce des terres inhabitées. Il avait ajouté plus calmement :

``Nous l'avons déjà parcouru, ce désert, quand vous vouliez convaincre la Ligue de l'utilité de notre transformation. Nous pourrions survivre, au besoin. Je ne vous parle pas d'un suicide déguisé, docteur."

L'Adapté s'était tu et Isao n'avait su quoi répondre :

``Vous savez que c'est impossible ! J'ai signé un contrat, vous avez signé un contrat. D'ailleurs, je sens que nous nous rapprochons du but. Dans un mois, j'aurai peut-être la solution."

``La solution, ou un autre désastre ? Nous n'avons plus confiance en vous, docteur. Laissez-nous partir."

Isao avait considéré l'Adapté, impassible dans son kimono blanc. Il n'avait pu se souvenir de la dernière personne à dénuder son âme de manière si absolue. Depuis sa venue sur Géhenna, le silence l'avait emprisonné et personne ne l'avait libéré.

Il avait fait demi-tour et s'était éloigné à grands pas, les yeux fixés vers le bâtiment qui abritait son bureau et son laboratoire. Il était passé devant Todd Coyles, qui avait murmuré : ``Procruste..."





Todd se rassit d'un élan et ne parut pas sentir les yeux d'Isao qui vrillaient sa nuque. Le jeune homme déclara :

``Très bien. De toute façon, j'ai faim et je veux passer à table. Vous me demandez une raison, mais j'ai mieux."

``Un aveu ?"

``Un alibi. Quand le courant a été coupé, toutes les lumières se sont éteintes et il y a au moins deux personnes qui peuvent témoigner que je jouais aux échecs à la cantine quand c'est arrivé. Vous n'avez qu'à interroger Sheri ou Carl."

``Carl Benson ?"

Todd fit signe que oui et un flamboiement de rage consuma le visage de Niké Karouzou. Isao sursauta. Il connaissait à peine la cantine; il avait l'habitude de se faire apporter ses repas. Mais il aurait dû faire vérifier les alibis.

En quelques gestes brusques, Niké tira à elle le petit vidéophone, composa le numéro de la chambre de Carl Benson et obtint son attention. L'homme confirma les dires de Todd et Isao ne put se retenir :

``Mais pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ?"

``Je voulais déduire l'identité du coupable par moi-même. J'étais curieux..."

L'excuse dut lui paraître faible, car sa voix dérailla sur les derniers mots. Niké grimaça, négligea de répondre comme elle aurait pu et s'adressa directement à Isao :

``Je suppose qu'il va falloir contrôler tous les alibis, maintenant, et il sera probablement impossible de débusquer notre homme du groupe de personnes dépourvues d'alibi. Il n'y a aucun espoir de rattraper les Adaptés ?"

Isao secoua la tête :

``Non. La panne n'a duré que vingt minutes, mais cela suffisait pour déboucler les colliers-émetteurs sans alerter le centre de contrôle. Quand nous nous sommes aperçus de leur fuite, les Adaptés avaient une heure d'avance. J'ai envoyé la chenillette. Elle a dû revenir avant la tombée de la nuit. Pas de phares, pas de chauffage, pas de radar. Demain matin, ils auront eu un répit de trente-cinq heures et nous aurons une zone de plusieurs milliers de kilomètres carrés à explorer. S'ils se cachent le jour et voyagent la nuit, nous ne les retrouverons jamais à moins d'utiliser une dizaine d'avions et un millier d'hommes. Mais..."

``...nous n'avons ni les uns ni les autres", compléta Niké. Isao déplia lentement sa grande carcasse, drapée par sa veste de laboratoire comme par une housse trop large.

``Il faut accepter le fait qu'ils sont adaptés à cet environnement et que nous ne le sommes pas. Dans ce cas, il n'y a aucune raison de rester sur Géhenna. Je préfère poursuivre mes recherches sur une planète civilisée."

``En effet", approuva l'administratrice. ``Je m'occupe de prévenir la Ligue. Bonsoir."

Todd se précipita dehors, propulsé par le mot. Isao suivit le mouvement sans se presser outre mesure. Sa montre le surprit en affirmant que le tout avait pris moins de dix minutes.

Dehors, le vent chargé de sable le souffleta avec une force qui le plaqua contre le mur de pierre. L'obscurité grandissante et le nuage de poussière tourbillonnante brouillèrent sa vue des environs et il se reprocha d'avoir oublié de prendre une torche électrique. À quelques mètres de lui, il remarqua deux silhouettes enlacées, appuyées elles aussi contre l mur de l'édifice.

Le vent lui porta leurs voix et il sut qu'il s'agissait de Todd Coyles et de Sheri Ralph, l'assistante-géologue :

``Je m'inquiétais, Todd. J'ai cru qu'ils allaient t'arrêter."

``Je n'avais rien fait. Tu ne penses pas que j'allais gâcher ma carrière pour les malchanceux cobayes de Taguchi. Et ce n'est pas le premier jour d'un nouvel emploi que j'allais être distrait."

Isao sourit. Le jeune homme n'était pas aussi idéaliste qu'il aimait le faire croire. Mais lui s'était déjà fait une amie alors que la vie d'Isao était une coquille d'insecte mort, solide d'apparence et vide à l'intérieur, une petite vie desséchée dans un désert qui l'avait façonnée sans pitié.

Comme une bouffée de fumée emportée par la bourrasque, un dernier éclat de voix lui parvint :

``J'ai bien ri en voyant leurs faces quand je leur ai dit que..."

Isao prit une profonde inspiration et se détacha du mur. À pas lents et mesurés, il lutta contre le vent pour remonter l'allée jusqu'au bungalow préfabriqué qui lui servait de maison.

Le mystère demeurait entier pour Niké Karouzou. L'ingénieur en chef avait certifié que la panne du réacteur n'était pas due à un accident mécanique ou à une erreur de l'ordinateur, et Todd Coyles avait été le seul suspect dans le cas d'une erreur humaine. S'il n'y avait pas eu de bavure mécanique ou humaine, il fallait conclure que la coupure du courant avait été délibérée.

Dans l'ombre de l'édifice qui abritait le réacteur, le vent s'apaisait légèrement. Isao jeta un regard vers la porte blindée et sourit. En fait, Todd Coyles s'était rendu coupable d'une faute majeure. Il avait oublié de fermer la porte à clé derrière lui. Quelques instants plus tard, Isao n'avait eu qu'à entrer et agir.

Une dizaine de foulées plus loin, le vent balayait l'allée principale du camp de toute sa force et le savant se pencha en avant pour ne pas perdre pied. Il ferma à demi les yeux et la longue plainte du vent qui avait traversé toutes les landes désertiques de Géhenna n'en devint que plus évidente. Cependant, l'espace d'un moment fugace, il entendit un pleur de joie et de délivrance dans les sifflements du vent et il sut que le silence de Géhenna ne l'accuserait plus.





© 1989 Jean-Louis Trudel Publié avec l'autorisation de l'auteur - Tous droits réservés.