Des anges sont tombés

de Jean-Louis Trudel

Texte également paru dans le numéro d'automne 1996 de la revue Liaison n°89
(15 novembre 1996, page 8)



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La ville est pleine d'anges écrasés.

C'est dans le square au pied de l'à-pic qu'ils sont les plus nombreux. Certains se sont empalés sur les pointes de la clôture de fer forgé. D'autres sont pelotonnés sur le sable à proximité des balançoires ; vus de dos, ils ont l'air de dormir.

Ce sont pour la plupart des angelots qui ont raté leur premier coup d'aile, convaincus d'avoir déjà réussi la traversée jusqu'à l'autre côté rien qu'à cause de la vertigineuse élévation de la falaise au-dessus du square. J'ai souvent remarqué que, tout au long de la chute tournoyante de ces bébés malingres, et même une fois crucifiés dans l'herbe, leurs petits doigts restent ouverts au bout des bras potelés. Les nouveau-nés n'ont pas encore appris à refermer la main sur ce qu'ils désirent, même pas la vie.

Les anges qui ont acquis un peu d'âge et un peu d'expérience préfèrent s'envoler du promontoire des Tourmentes. Son échine rocheuse est moins élevée que les hauteurs qui surplombent le square, mais le fleuve se resserre en contournant le cap et il y a moins loin à voler si on le choisit comme point de départ.

Ces anges-là ne s'écrasent jamais dans les limites de la ville, car il n'y a qu'une toute petite rue de rien du tout à l'ombre du cap. Ils s'abîment plutôt dans les eaux glaciales du fleuve. Lorsque la marée envahit les artères de la ville, emportant dans son reflux les cadavres angéliques gisant sur le pavé, sur le pavé, j'ai souvent vu flotter sous mes fenêtres les corps intacts et les visages sereins des anges partis du promontoire. Ces derniers auront éternellement dix ou douze ans, l'âge où se confondent encore filles et garçons.

Les anges les plus sages apprennent à voler avant de s'élancer des sommets. Parfois, en allant faire les courses, je les vois s'entraîner au ras des toits et louvoyer entre les cheminées. Néanmoins, s'ils retardent trop longtemps leur envol, leurs forces les trahissent enfin et ils s'écrasent sur les trottoirs de la ville, obligeant les passants à enjamber ou éviter leurs dépouilles démantibulées, en attendant la marée purificatrice.

Mais les plus vaillants de nos anges franchissent sans férir l'étendue liquide qui sépare notre ville de l'autre côté. Ces jours-là, mus par quelque pressentiment mystérieux, tous les citadins sortent sur les balcons et les quais. Ils savent déjà qu'un ange va mesurer de ses grandes ailes toute la distance qui relie nos falaises à moitié effondrées au monde en face de nous. Ils n'attendent plus que le moment d'en voir apparaître un, de le suivre du regard jusqu'à l'autre rive, peut-être de ramasser une plume échappée dans son sillage...

Moi, je sors mes jumelles afin de scruter le visage des anges qui nous survolent. Tendus par l'effort ou réjouis d'avance par la réussite prévue, leurs traits me frappent par l'absence de peur. Tant que je ne comprendrai pas comment ils bannissent la crainte, la mort ne pourra pas me transformer en angelot et je continuerai de trembler à l'idée de tenter ce vol qui ne se tente qu'une fois, pour se terminer dans les nuées sulfureuses qui nous cachent l'autre berge. Sans doute que je ne suis pas de la race dont on fait les anges, car je doute : ces gaz qui suffoquent l'ange victorieux, ces flammes qui racornissent sa peau et noircissent son plumage immaculé, ces fournaises volcaniques qui l'incinèrent, n'est-ce pas trop cher payer une si brève gloire ?

À la dernière minute, je me détourne toujours pour ne retenir que l'image de l'ange comme immobile au-dessus des vagues, ses ailes immenses brassant l'air déjà soufré, parti mais pas encore arrivé.



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© 1996 Jean-Louis Trudel Publié avec l'autorisation de l'auteur et de la revue Liaison - Tous droits réservés.